Les outils de la quête peuvent-ils devenir des drogues                     

 

 

Extrait d'un dialogue de 2002 sur le forum Internet Istenqs, aujourd'hui fermé

 

Il y a quelques semaines, j'ai invité D., à suspendre sa consommation frénétique de lectures spirituelles. Pour certains, cela a pu paraître surprenant parce que nous ne sommes pas tous attachés à la lecture quotidienne au point de ne pouvoir s'en priver. Mais nous sommes cependant nombreux à être attachés à quelque chose. Et nos attachements "spirituels" sont les plus somptueux et les moins remis en question.

 

Aujourd'hui, à l'aube de cette année nouvelle, je fais cette invitation à chacun d'entre vous. Il y a une chose, une pratique, un rituel, une habitude ou une superstition qui permet à cet univers de la quête fantasmagorique de subsister. Je vous propose d'abandonner, pendant tout ce mois de janvier cette accoutumance particulière que vous aurez identifiée. 

 

Nous ferons le point ensemble sur ce que cet abandon (peut-être provisoire) anime en vous et sur la manière dont vous le vivez. 


Ce n'est pas une expérience anodine, car elle traite directement de l'univers fallacieux des croyances et de la peur. Au-delà du pouvoir attribué à notre drogue spirituelle, nous nous retrouvons dans la nudité de l'être. Cette nudité peut sembler insupportable au premier abord. Mais si nous sommes un peu sérieux sur la question qui nous a amené ici, nous ne pourrons plus nous complaire dans ce double jeu de la quête terrorisée de l'ego spirituel.

Question : Je ne saurais sacrifier le livre que je lis actuellement car il m'ouvre à la réalité ...

Un livre, surtout n'ouvrira jamais sur une réalité. Il ne peut que l'évoquer. Nous mastiquons inlassablement avec le mental ce que notre coeur est affamé de goûter.

Question : J'ai lâché mon livre et, passé l'idée qui faisait la peur, j'ai ressenti un soulagement, une paix.

Oui, et s'offre alors à toi des heures jusqu'alors englouties dans la pensée des autres, dans le repli de la conscience et le déchiffrage.

Question : Pour ma part, je n'abandonnerai pas mon livre qui m'ouvre sur la réalité. D'autre part, ne vaut-il pas mieux laisser le fruit mûr tomber de l'arbre de lui-même plutôt que le forcer ?

Il y a des fruits qui, même pourris, veulent rester accrocher à l'arbre. Que dites-vous de cette image et de toutes celles que nous pourrions sortir de notre chapeau pour valider une excuse ?

Question : Je dois peut-être arrêter le forum qui est une béquille ?

Oui, peut-être. Quand E. prend congé d'Istenqs pendant un mois, j'y vois une évidence. Il le fait d'ailleurs sans commentaire, car il sait que cela correspond à son émancipation. Pour certains la parole est fuite, pour d'autres c'est le mutisme. La parole spirituelle peut masquer un sentiment de vide terrifiant, comme le silence peut être le paravent d'un vacarme intérieur. S'il y a vacarme et s'il y a vide, je suggère depuis toujours que nous allions à la rencontre de ces "réalités". De même, si le quotidien semble vide, le rêve que procurent les livres spirituels ou le sentiment d'être en relation directe avec le divin peut tout aussi bien masquer une incapacité chronique à percevoir la merveille ou le Divin dans le quotidien. Le livre, au-delà du plaisir réel qu'il procure, devient ainsi un autre instrument de fuite, le seul refuge dans un monde de misère. N'est-ce pas la fonction d'une drogue ? l'extase et l'ecstasy sont-elles si éloignées ? Maintenant, si tous les membres d'Istenqs se servaient du forum comme d'une fuite, je ne le maintiendrais pas. Nous avons tous connu des périodes ou le forum prenait beaucoup de place mais je sais que la vie se charge de nous rappeler là où nous devons être et nous ne pouvons résister à cet appel. J'ai donc le sentiment que pour la plupart d'entre vous, c'est dans le tissu de votre quotidien que le regard doit se porter pour trouver le rituel de fuite et accepter de voir la main qui y est crispée se desserrer. Le sens est bien là, en effet, "être avec soi et voir ce qui émerge". A partir de là, il n'est pas difficile de voir comment nous évitons cette rencontre et cette émergence, et cela jusque dans nos rituels "sacrés", nos évasions mentales. Ayant vu cela, qu'est-ce qui nous retient d'ouvrir la main ? Pour ma part, quand quelqu'un a la main fermée sur des ronces qui blessent les doigts, je lui écarterai les doigts s'il me laisse faire et n'écouterai pas sa plainte qui me dit d'attendre que les ronces soient mûrs pour partir d'eux-mêmes. Mais s'il m'envoie promener avec l'autre main, je n'hésiterai pas non plus à partir.


 

 

 

 

© Thierry Vissac 2001-2010