Être avec ce qui est

 

 

 

 

 

photos Joël Vissac 

 

 

Le texte ci-dessous est la transcription d'extraits de conférences données par Thierry en avril 2004 à Cavaillon, Grenoble, Dijon et Paris. Le langage parlé a été conservé. 

 

Un double CD audio a été créé à partir de la version intégrale de ces enregistrements (stock épuisé)

 

 

Je vous propose ce soir un regard particulier sur la quête spirituelle. 

Je veux parler de la quête spirituelle en tant qu’une possible fuite de soi.

A l’origine de la quête, on trouve un besoin de s’améliorer, peut-être même de devenir quelqu’un d’autre, d’accéder à une grâce ou un état particulier. Pour réaliser ces objectifs, le chercheur spirituel – celui que nous allons appeler ce soir le chercheur spirituel – utilise des outils.

Les outils de la quête, nous les connaissons : ce sont les méditations, les rituels ainsi que nos croyances, nos certitudes, et les pratiques en tous genres.

Il se trouve que toutes ces choses constituent facilement des paravents devant la réalité que le chercheur spirituel dit rechercher. Et cela parce que cette réalité se trouve en fait ici et tout de suite. Les démarches spirituelles créent une distance avec cette réalité immédiate.

On peut dire que les pratiques et les méthodes mettent le chercheur hors de lui

C’est en fait moins les méthodes elles-mêmes que je dénonce que ce que le chercheur spirituel en a fait. Cette quête excentrique – qui éloigne du centre – a fini par étouffer la possibilité d’une véritable rencontre avec soi. L’ambition spirituelle du chercheur a étouffé la simplicité d’être, l’espérance véritable à l’origine de toutes ces quêtes.

Ce que nous allons voir, c’est qu’à l’origine de cette fuite de soi on trouve une peur, une terreur fondamentale, avec laquelle il est impossible de négocier.

Les mots que je vais prononcer ce soir pour désigner cette peur à l’origine de la fuite, s’ils sont reçus par le mental, n’auront aucun pouvoir. Mais il est possible de porter un regard sur cette origine de nos quêtes, comme je vous invite à le faire dès maintenant, si vous envisagez que ce regard amène également une rencontre, fruit véritable de nos recherches et nos démarches dispersées.

Je suis conscient du fait que ce regard peut apparaître un peu "destructeur", au départ, mais je vous invite à l’accueillir parce que je le crois salutaire malgré les nombreux échafaudages qu’il va effondrer.  

La peur est donc au départ de la quête spirituelle.  

Il est maintenant intéressant de voir comment tous les artifices créés sur cette base, et que nous remettons rarement en question, se sont solidifiés au point que la rencontre éventuelle avec ce qui est, ici, tout de suite, ce qui s’anime en soi, à cet instant, a pu devenir inacceptable ; comment les artifices de la quête spirituelle ont pu conduire le chercheur à déterminer que certaines des choses qui s’animent en lui ne sont "raisonnablement pas spirituelles" et comment, en conséquence, l’objet de la quête spirituelle s’est éloigné de ce centre vivant que nous sommes, pour être transposé vers une destination mythique.  

A partir du moment où un objectif est créé, qu’il s’agisse d’obtenir du pouvoir, du sexe, de l’argent ou l’éveil spirituel, nous sommes dans une démarche qui risque de nous éloigner de notre condition naturelle, de la simplicité d’être qui est le véritable fruit et la véritable aspiration de notre quête spirituelle. C’est pourquoi on peut constater aujourd’hui que de nombreux chercheurs spirituels ont le sentiment de tourner en rond. Ce autour de quoi les chercheurs tournent, c’est eux-mêmes.  

La rencontre avec soi se fait en dehors de toute tentative de contrôle ou de maîtrise. Mais le chercheur spirituel aime les chemins balisés, il aime avoir une idée de sa destination. L’idée d’une rencontre avec soi, d’un accomplissement spirituel qui produirait la joie, le bonheur, le bien-être, et dont les étapes seraient clairement balisées… cette idée vient du chercheur, c’est une construction du chercheur. Et c'est la peur qui produit le désir de maîtriser la situation. On parle d’ailleurs beaucoup en terme de maîtrise dans les cercles spirituels. Au lieu de s’engager véritablement à une rencontre, on crée une nouvelle destination, plus loin, qui n’est que la continuité de la fuite. Et le chercheur agit ainsi parce qu’il souhaite matérialiser ses fantasmes et préserver ses objectifs erronés.  

Je crois que cette rencontre, ce soir, nous offre une possibilité de faire l’expérience directe de cette fuite en même temps que la possibilité d'un retour à soi.  Nous allons le faire d’une manière vivante parce que, bien que tout cela soit intellectuellement compréhensible et peut-être acceptable pour beaucoup d’entre vous, la fuite reste malgré tout une activité naturelle du chercheur jusque dans des automatismes invisibles, même pour des personnes attentives. Si nous portons l’attention sur les automatismes et les protections du chercheur spirituel - c'est-à-dire tous les paravents qui empêchent la rencontre avec soi -, vous allez nécessairement vous sentir un peu bousculés. Vous devez donc vous préparer à des crispations et des irritations. Maintenant, dans l’instant de l'émergence d’une crispation, vous êtes devant une nouvelle possibilité. Vous pouvez "être avec" cette crispation, en vous-même, plutôt que de chercher à la résoudre en désignant un coupable ou en cherchant un soulagement partout ailleurs.

 

Le chercheur évite toujours quelque chose, et ce quelque chose, c’est lui-même. Ce lui-même est souvent inacceptable. C’est cet inacceptable qui est l’objet de notre regard ce soir. Quand je parle de soi, ici, notez que je ne mets pas de "S" majuscule ou minuscule à ce terme, parce que ces orthographes sont des images préfabriquées de la réalité soi

 

La seule réalité que l'on puisse désigner à un instant donné, c’est ce qui s’anime, ici et tout de suite. La complication spirituelle fondamentale se trouve dans le fait de placer des paravents et des protections devant cette réalité immédiate. Nous allons donc veiller à éviter l’utilisation des lieux communs spirituels et de toutes les formules que nous connaissons par cœur et que nous avons adoptés au point de les prendre pour des accomplissements spirituels. Les mots, bien sûr, ne sont que des mots qui peuvent pointer dans une certaine direction mais ils ne sont pas la direction qu’ils montrent. Certaines écoles spirituelles sont championnes de l’adhésion intellectuelle présentée comme un accomplissement spirituel. L’objectif véritable de la quête spirituelle se perd en fait dans les mots.  

 

Une question simple va nous permettre d’observer à quelle distance nous nous tenons de "ce qui est". L’espace qui va se déployer entre le moment de la question et le moment de la réponse représente à peu près l'espace de la fuite. 

 

Il s’agit d’une question que je vais poser à l’un d’entre vous afin de déterminer notre capacité à être en relation directe avec ce qui est, ici, tout de suite. La question est :

 

Pouvez-vous me dire ce que vous ressentez en cet instant ?

 

Une réponse : « Je ressens la vie. »

 

Tout à l’heure (partie de l'échange supprimée dans ce texte), vous avez exprimé une frustration : Je suis souvent emporté. Je suis dans une course, et je voudrais que ça s’arrête. C’était il y a quelques minutes, c’était vivant, bien qu’un peu désagréable pour vous. Et voilà qu’avec ma question, tout semble avoir disparu. Je ne dis pas que la vie dont vous parlez n’existe pas mais que cette chose plus agréable que vous mettez en avant pourrait bien servir à éviter la seule réalité, ce qui est, et que vous jugez désagréable. Cette image de la vie en vous serait alors un paravent. Cet exemple peut illustrer un mouvement de fuite qui mérite notre attention.

 

Le chercheur vise à contourner ce qui s’anime ici, tout de suite, parce qu'il le refuse, au nom de la spiritualité ou d'une image de lui-même qu'il souhaiterait accomplir. Vous aviez compris intellectuellement tout à l’heure le concept de la fuite dont je parlais. Vous venez de le voir en direct. Ma proposition : ne contournez plus et essayez d’être avec ce que vous contournez habituellement, au moins dans l’instant de cette rencontre plutôt que de tenter de favoriser des états imaginaires. 

 

Être avec plutôt que faire avec ou éviter. Être avec. 

 

En parlant de la vie, vous parlez de quelque chose qui existe en vous, mais qui pourrait ne pas être une réalité vivante, en particulier si vous niez quelque chose d’autre. La vie ne fait pas de tri. C’est le chercheur spirituel qui fait un tri. Il fait son tri du bon et du mauvais à partir de ses vues spirituelles, de ses constructions.

 

Une autre personne fait un très long commentaire sur ce qui se passe en elle.

 

Je vous propose de mettre les trois-quarts des mots que vous venez de prononcer dans une petite corbeille à paroles, et de regarder pourquoi je vous donne ce conseil. Le ressenti existe au-delà des mots. Si, pour les besoins de la découverte, nous plaçons des mots sur ce ressenti, il n’est pas nécessaire d'en prononcer plus de trois. Quand on n’est pas habitué à confier notre ressenti, particulièrement quand il y a des témoins, on prend l’habitude de commenter le ressenti plutôt que de le confier. Vous l'avez remarqué ? Le commentaire ressemble à ce qui est confié, mais ce n’est déjà plus une transmission du ressenti. C’est un peu comme si vous aviez commencé à descendre en vous, doucement, vers ce ressenti intime, que vous l’aviez touché une fraction de seconde et que vous étiez remonté aussitôt vers le commentaire mental.  

Voilà l’essentiel : être avec.  

Être avec ce qui est, sans en faire quoi que ce soit. La vérité toute nue, dans cet instant, tient en trois mots environ. Mais si elle n’a pas pu être confiée, cela nous indique simplement que la mécanique de protection est bien rôdée. Il faut parfois un peu de temps pour le voir, et un peu encore pour le relâcher. Ce mouvement du regard et de la confidence est un mouvement de liberté. Mais le chercheur est habitué à ses protections et aujourd’hui, dans les cercles spirituels, ce mouvement est assez rare. L'importance de cette relation avec "ce qui est" ne tient pas tant dans ce que nous accueillons et accompagnons mais dans le fait de l'accueillir et l'accompagner. Notre liberté n'est pas dans la modification des états mais dans leur accueil.

 

Est-il possible de donner un sens à notre vie, nos expériences ?

 

La quête du sens est une des formes de la quête. Donner du sens est déjà une déviation parce que la réalité à laquelle on veut donner du sens est déjà son propre sens. Quand on vit quelque chose, quand on est confronté à quelque chose, quand quelque chose s’anime en soi, on est en relation directe avec ce quelque chose. Ce quelque chose ne demande pas qu’on lui donne un sens. C’est le chercheur spirituel qui veut lui donner un sens, le sens étant souvent une des images mentales dont je parlais tout à l’heure.

 

Et Dieu, dans tout ça ?

 

Le chercheur dit chercher Dieu. Mais, s’il était honnête, il pourrait reconnaître qu’il ne sait rien de Dieu, qu'il ne s'agit que d'une image construite à partir de lectures et d'espoirs divers. La seule chose dont il pourrait vraiment parler, c’est de ce qui "se joue là, dans l'instant", pour peu qu’il accepte de rencontrer ce qui est ici et tout de suite. En fait, le chercheur a une certaine conscience de ce qui le constitue et c’est justement ce qui l’a conduit à se fuir. L’image Dieu est devenue un objectif supérieur à ce qu’il voit de lui-même et il s’engage alors dans cette direction qui lui semble supérieure à ce qu’il trouve dans son quotidien. C’est pourquoi je dis que les images sont toujours des paravents devant l’objectif réel de la quête. Cette quête de Dieu peut facilement devenir un paravent devant toutes ces choses qui nous traversent et que l’on n’aime pas, tout simplement. Les chercheurs les plus sophistiqués intellectuellement sont souvent, tout simplement, des personnes qui ne s'aiment pas.

 

La croyance fondamentale du chercheur est que toutes ces choses qui s’animent en lui ne peuvent pas appartenir au Divin. Le chercheur a une idée préconçue de ce qui appartient au Divin, et de cette manière il a préparé, inconsciemment, l’inutilité de sa quête. Une rencontre véritable avec soi est une rencontre qui passe à travers toutes les images, les concepts, même les plus subtils, ceux qui n’ont jamais été mis en question ; l’image de soi idéale, un soi exalté, est une image acceptable pour le chercheur. La vérité de ce qui s’anime ici, tout de suite, en soi, dans son aspect brut, non mentalisé, est inacceptable pour le chercheur.  

C’est pourtant à cet endroit que le Divin est en germe.

Voyez comment la question simple que je vous ai posée peut amener à des détours. A la question : "Que ressentez-vous dans cet instant ?", le plus souvent, on me donne une réponse qui appartient au corps, ou plus fréquemment encore une pensée. Il semble plus acceptable de parler du corps ou de faire de la philosophie que de confier une réalité plus intime, plus vivante et plus trouble. Les épiphénomènes que sont la pensée ou les mouvements du corps ne correspondent pas à des ressentis, tels que j’en parle ce soir, en tous cas. Je parle en effet du niveau du "sentiment". J’invite donc à un regard qui se porte moins sur le corps, pas du tout dans la tête et son fatras de lieux communs spirituels, mais plutôt dans ce ressenti intime, sobre et sans décoration, au cœur de cet instant ici, tout de suite. C’est un regard qui semble exigeant parce qu’il est inhabituel. Cette question qui renvoie le chercheur spirituel à ce qui est vivant, ici, tout de suite, permet de réaliser si vous avez conscience de ce qui s’anime en vous dans l’instant, et s’il existe une possibilité de le reconnaître puis de le confier tranquillement. Et cela permet de vérifier également la distance qui se trouve entre les deux.  Voilà une fondation pour faire grandir la relation à soi et à l'autre.

 

La découverte essentielle que le chercheur place à l’extrémité de sa quête spirituelle préfabriquée, c’est la découverte de soi. Et cette découverte ne se fait ni dans le temps ni dans l’espace. Elle ne se fait pas en se déplaçant dans l’espace vers une destination prédéfinie, elle ne se fait pas par l’accumulation d’expériences ou de savoirs dans le temps. Toutes ces choses peuvent produire des bienfaits sur un certain plan horizontal, le plan sur lequel le chercheur aime à considérer qu’il fait des progrès. Mais le chercheur spirituel après 30 ou 40 ans de "progrès" fait généralement le constat simultané que ses progrès éventuels se font à la périphérie d’une réalité qu’il n’a pas encore explorée, c’est-à-dire la réalité soi. Il est tellement identifié à ces éléments de la réalité qu'il cherche à éviter qu'il ne connaît plus sa nature d'accueil.

Une autre complication de la réalité soi est cette définition de soi devenue une image ajoutée à toutes celles que je citais tout à l’heure, tous les artifices et les moyens de la quête… Le regard du chercheur sur cette réalité soi est tronqué, c’est une réalité qui lui apparaît comme transcendantale, quelque chose qui serait donc éloigné et demanderait un effort particulier, méditatif ou autre, pour y accéder. C’est ainsi que la rencontre avec soi devient un chemin laborieux.

 

Ce soi mythique est très différent, dans la vision du chercheur, du soi auquel il se trouve confronté quotidiennement. Et il finit par comparer, presque à chaque instant, bien qu’inconsciemment. Il compare cette image transcendantale du soi avec la réalité immédiate et inacceptable à laquelle il est confronté à chaque instant, avec la condition humaine. Pour le plus grand nombre des chercheurs spirituels aujourd’hui, la plupart des choses qui s’animent en eux, particulièrement les émotions, sont jugées spirituellement incorrectes. Le petit soi est constitué de choses qui ne sont pas correctes et qu’il faut fuir, et le grand Soi auquel on pourrait accéder par le chemin que l’on a créé serait, lui, dépourvu de toutes ces choses dérangeantes. Voilà la perception du chercheur spirituel.

 

Si, au moment où je vous pose la question du ressenti, une de ces formes jugées inacceptables apparaît, la rencontre dont je parle ne sera pas possible.  Si quelque chose qui ne semble pas en rapport avec l’idéal, avec l’image Soi - celui avec un grand S - , surgit dans l’instant de ma question, le chercheur zappe et passe sur le plan de ces images, qu’il commente, ou sur le plan des sensations physiques. Il refuse de témoigner de la réalité immédiate de son vécu intime. Et comme la plus grande partie de ces choses qui s’animent à chaque instant sont jugées non spirituelles, la fuite est pratiquement permanente et cela, quels que soient les outils utilisés.  

La rencontre véritable ne peut être faite qu’avec ce qui est là, tout de suite. Et cela à tout instant, même en dehors de cette réunion. Il n’y a pas de moment plus favorable à la rencontre avec "ce qui est". Il est vrai qu'un contexte comme celui où nous nous trouvons à l’instant, dans lequel nous nous autorisons plus facilement cette attention à soi semble faciliter les choses. Mais cette autorisation vient de soi. On peut penser que le conférencier ou l’atmosphère contribue à cet éveil, et c’est vrai dans une petite mesure mais ce que je dois souligner, c’est que cette autorisation à être avec soi-même, à être avec ce qui s’anime ici, tout de suite, à accueillir ne vient que de soi. De même, quand le chercheur est dans le mensonge ou la protection, il est le créateur de cette réalité. A chaque instant, nous pouvons nous autoriser à être ou ne pas être

 

Le chercheur spirituel récupère les pratiques, les rituels, qu’il les aie créés lui-même ou qu’on lui ait offerts, pour perpétuer la fuite de soi, la course, qui doit le porter le plus loin possible de la réalité qui est ici, tout de suite.

 

Par le biais de la question posée tout à l’heure, mon invitation est d’approfondir cette rencontre - qui est un accueil - parce qu’elle contient une promesse qui satisfait l’inspiration d’origine de la quête, celle qui précède le chercheur et tous ses artifices. Il n’y a rien d’autre que nous cherchions vraiment qu'à accueillir ce qui est, ici, et tout de suite. Autrement dit, c’est au cœur de ce qui est, ici, tout de suite, qu’est le trésor

 

Je vous propose donc la possibilité d’une rencontre fructueuse, à l’endroit même de vos fuites. Et s’engager à cette rencontre signifie certainement que nous allons d’abord nous rapprocher de cette peur primale de l’individualité, cette peur originelle à partir de laquelle tout s’est construit. C’est une peur qui est née d’une interprétation brutale, à un moment de l’existence personnelle, une peur qui dit que le monde est hostile, que l’autre est potentiellement dangereux et que nous sommes seuls. Quand la quête spirituelle est fondée sur cette perception de l’ego, la quête ne peut être que faussée dès le départ. On peut alors utiliser la méditation, par exemple, comme un refuge contre un tel monde. Il est possible de construire un système de pensée qui permet de se tenir à distance d’un sentiment de vide ou de nullité en soi. Les pensées spirituelles forment un paravent devant le sentiment du vide. Et pourtant, ce qui est interprété comme un vide demande vraiment à être exploré.

 

Ma proposition ne s’accueille pas mentalement. Ce n’est pas quelque chose dont on peut dire : «Voyons voir, est-ce que sa proposition s’accorde à mon système ?», parce qu’elle implique en fait l’effondrement du système. Mais je ne peux pas provoquer cet effondrement. Je peux simplement donner une indication de la direction – c’est-à-dire : ici, tout de suite – du regard et de la rencontre.

 

Je vous invite à une épuration de l’élan spirituel qui peut éveiller une crainte, je vous invite à une acceptation de la réalité qui est ici, tout de suite, quelle que soit la nature de ce qui est. Ce dernier aspect est le plus important. L’expression ce qui est est déjà assez populaire dans les cercles spirituels, mais elle a été déviée pour désigner autre chose, un ce qui est lumineux, un ce qui est supérieur, un ce qui est agréable… C’est une compartimentation de ce qui est. Et tout le versant moins lumineux, moins agréable ou jugé inférieur est occulté. Il n'y a plus d'accueil, mais un tri.

Cette simplification radicale nous ramène à quelque chose que l’on fuit depuis toujours. Il est donc assez naturel qu’il y ait des résistances qui se manifestent de différentes manières. L’objectif de la quête est ici, tout de suite. C’est l’accueil de cette réalité qui fait la différence. Si nous rencontrons dans cet instant un petit bonhomme ou une petite bonne femme, un chagrin qui n’a jamais été tari, quelque chose dont nous voudrions nous purifier, une mémoire particulière qui semble faire obstacle à l’éveil tel qu’on l’imagine, toutes ces choses sont des éléments tout aussi vivants de l’instant que toutes les réalités que nous préférons favoriser. Je ne dis pas que ce sont des centres d’intérêt en eux-mêmes, mais ce sont des passages ou des portes, la vraie méditation, celle qui offre un raccourci entre soi et soi. C’est celle qui se pratique dans cette rencontre immédiate.  Ce que l’on rencontre dans cet instant intime peut évoluer par le fait même qu'on l'autorise à exister librement. Il n'y a pas d'évolution possible dans le refus, le déni, le refoulement. Cette émotion envahissante que l'on fait semblant de ne pas vivre pour avoir l'air plus Zen, plus "non-duel", ne tarde jamais à nous rattraper d'une manière ou d'une autre.

 

On peut rencontrer une tristesse, par exemple, et cette tristesse, sans véritablement disparaître, peut se révéler  être plus qu’une tristesse personnelle. Peut-être le symbole de quelque chose de plus vaste. Mais cette évolution de la rencontre ne devrait pas être anticipée ni manipulée. Tout ce qui s’anime en soi contient la réponse à toutes les quêtes, quand la rencontre est vécue de manière innocente.

 

Je vous propose donc maintenant d’exprimer à nouveau, et avec simplicité, ce qui vous traverse véritablement dans cet instant et qui n’est pas une pensée ou une projection.

  

Quand je porte l’attention sur ce que je vis, je trouve presque toujours la colère !

 

La colère est une de ces choses qui s’animent en soi et que nous jugeons inadaptées. Ce jugement vient sans doute du fait que nous avons appelé cette chose qui s’anime en soi colère, et parce que nous en craignons les conséquences, ou plutôt parce que nous projetons des conséquences difficiles. La rencontre, au sens où je l’entends, avec cette colère est devenue impossible sur ces bases. 

Dans la réalité, quelque chose s’anime en soi. C’est une énergie, avec une certaine force, et une direction que l’on anticipe comme : je vais perdre le contrôle. Le chercheur spirituel ne veut pas perdre le contrôle, pour rien au monde. Toute son activité vise à garder et à renforcer le contrôle. Il veut gérer sa vie. La colère est l’anti-thèse de l’objectif spirituel. C’est une de ces choses qui s’animent en soi et qui ne sont raisonnablement pas spirituelles, comme je disais tout à l’heure. Je ne veux d’ailleurs pas vous convaincre ici que ce serait spirituel, ce n’est pas la question. Mais nous avons crû comprendre que si nous voulions être spirituel, et surtout si nous voulions devenir un grand maître, quelqu’un d’éveillé ou quelque chose de cet ordre, que la colère n’était pas à sa place, en tous cas qu’elle ne devait pas être visible. Il existe alors toutes sortes de moyens pour gérer la colère, depuis les stratégies automatiques jusqu’à des choses plus sophistiquées, qui ont produit d’ailleurs de nombreux ouvrages et de nombreux stages. Quelque chose s’anime en soi, et on tient cette chose à distance, par peur. La peur en question est celle dont je parlais tout à l’heure, une peur primale, la peur de cet individu en conflit avec un monde hostile et dangereux. Alors quel rôle la colère va jouer dans tout ça ? Le chercheur n’ose pas y penser, il met un couvercle par-dessus. Et s’il n’est pas vraiment capable de mettre un couvercle par-dessus, c’est-à-dire de la contrôler ou de la faire oublier, il y a une explosion. La rencontre dont je parle est une sorte de voie du milieu. Entre le couvercle et l’explosion, entre le refoulement (identification négative) et la complaisance (identification positive).

 

Cette énergie, avant de s’appeler colère, est quelque chose de vivant, de vaste et d’unique. Mais il faut la rencontrer pour pouvoir l'exprimer ainsi. Tout est là. Au cœur même de ce que nous fuyons. Être avec est un contre-pied à la mécanique du chercheur spirituel qui, quand il rencontre un tumulte en lui, s’efforce de le contrôler, en se mettant en méditation, par exemple, tout aussi bien qu’en allumant la télévision dans la fuite la plus profane. La rencontre révèle la nature et la texture réelle de cette énergie et peut révéler également que cette énergie n’est pas obligée d’emprunter les mêmes sillons d’expression. La colère peut évoluer.

Le jugement le plus terrible dans l’expérience humaine est le jugement spirituel. Il y a plus de violence chez les chercheurs spirituels, violence contre eux-mêmes, que chez des personnes qui disent ne pas se sentir concernées par la spiritualité.  

Quand le chercheur se regarde, il fait le constat qu’il pratique par exemple la méditation depuis un certain nombre d’années, et qu’il a le sentiment d’en être toujours au même point, malgré ses progrès. Il ne voit pas qu’il en est toujours à juger ce qui est là. Le chercheur ne peut pas envisager que le point de départ, ici, tout de suite, est la destination véritable de sa démarche spirituelle. C’est impossible, puisque le départ est sans valeur, il est nul, il est désagréable il a des "qualités" qu'il rejette.

 

Cette irritation que je ressens, même en vous écoutant, comment puis-je être avec ?

 

Être avec l’irritation en question, c’est l’accueillir sans pourtant lui donner à manger. Si vous justifiez intérieurement votre irritation, et si vous justifiez l’existence de quelqu’un d'autre qui semble en être responsable, vous n’êtes pas avec, vous cherchez une cause et une résolution ailleurs. Dans la rencontre avec cette irritation, je disparais tout à fait en tant que responsable de votre irritation, et il ne reste plus qu’elle. Dans le moment de la rencontre, je n’existe qu’au travers de vos projections et irritations éventuelles. La seule vérité est de rencontrer ce qui s’anime en vous. Cette réalisation est une bascule. Vous pensiez que l’irritation venait de moi (ou de votre mari, votre épouse, votre voisin), et maintenant vous déplacez le regarde vers ce qui s’anime en vous. Vous n’êtes alors plus dans la justification mentale, dans l’habitude de vouloir soulager l’irritation de la manière habituelle, en pointant mon erreur ou une faute éventuelle à l’extérieur. La bascule dont je parle ramène à cette rencontre intime avec une énergie vivante. Vous y entrez, vous en explorez la texture, la qualité, vous explorez la vérité de cette énergie, qui n’est peut-être pas celle que vous croyiez. Le chercheur spirituel est dans une gestion particulière, en rapport avec ce qu’il a prévu ou anticipé. C’est réellement intéressant, je vous remercie de m’avoir parlé de votre irritation. Quand on rencontre une énergie vivante, on fait tomber en premier l’étiquette qu’on lui avait mise. Il ne s’agit pas de faire une analyse, une psychanalyse ou d’avoir une compréhension mentale. La rencontre dont je parle n’est pas mentale, c’est un renversement radical de cette attitude.

 

Je vois bien la peur de mourir. Mais je sens que je vais la dépasser, un jour

 

Si on parle d’une crainte naturelle, inscrite dans le corps, comme la peur de disparaître, est-ce qu’il s’agit d’essayer de dépasser la crainte ou de la rencontrer ?

 

Je vois. Il faut la rencontrer sans tenter de la dépasser

 

Oui, c’est une crainte à rencontrer, sans quoi nous sommes à nouveau en présence du coureur spirituel qui dit : « j’ai bien compris, je vais dépasser la peur de mourir. » La rencontre dont je parle ne produit pas nécessairement un dépassement. Le dépassement est un des artifices de l’ego spirituel qui veut atteindre quelque chose de supra normal. Dans le besoin de dépasser quelque chose, on se trouve dans un conflit de pouvoir, dans LE conflit de pouvoir caractéristique de la quête spirituelle, du chercheur en réaction par rapport à une réalité vivante et qui veut se placer au-dessus. Ça, c’est l’ambition spirituelle. Il ne s’agit pas en fait d’être au-dessus mais d’être dedans ou plus exactement d'être avec. A partir de là, beaucoup de choses peuvent se produire. On peut peut être consumé par la peur, par la force de l’amour. Tout est bien. Mais quoi qu’il en soit, c’est tout ce à quoi nous aspirons. Brûler dans les feux de l’amour ... et il n’y a pas d’amour dans la fuite.  

Si on revient ici, tout de suite, on revient à la réalité de l’instant, sans classification spirituelle. Si on exprime ce qui se passe ici, tout de suite, on est dans une transmission, une confidence. On exprime quelque chose de vrai et de précieux, au moins dans la qualité de l’échange. Mais si on parle à partir de la tête, on peut être sincère et en même temps ne pas être du tout reçu par l’interlocuteur, parce qu’il ressent que nous ne parlons pas à partir du cœur, à partir de la vérité de l’instant. Dans tous les conflits, des incompréhensions viennent clairement du sentiment, même inconscient, que l’autre ne parle pas à partir du bon endroit. Pourtant, nous croyons que c’est ce qui est dit qui pose un problème. C’est vraiment quelque chose à observer dans les relations. Beaucoup de dialogues se déroulent sur un certain plan, on tente de résoudre les problèmes de communication, et on ne réalise pas que la résolution se produit dans le retour à ce qui est ici, tout de suite, beaucoup plus vivant, beaucoup plus vrai.

 

Qu’est-ce que je ne vois pas, dans l’instant ?

 

Ce qui est ici, tout de suite, n’est pas quelque chose que l’on ne voit pas, c’est quelque chose que l’on ne veut pas voir. C’est pourtant tout dans le champ de vision, comme cette chaise vide devant moi. Parce qu’elle ne sert apparemment à rien, je vois tout le reste mais je ne la vois plus ... tout en la voyant. Si quelqu’un m’indique qu’elle est juste ici, à côté de moi, elle revient à ma conscience. Si la chaise est là, tout de suite, mais que je la cherche plus loin, sur le mur, sur vos visages, et si je veux avancer, je peux même être amené à contourner la chaise. C’est le mouvement de contournement du chercheur spirituel dont je parlais. Ce qui est ici, tout de suite, est très simple, aussi simple qu’une chaise dans un champ de vision. Mais le chercheur spirituel a appris à compliquer les choses. Dites-moi, maintenant : que pourriez-vous vivre de plus simple dans cet instant, et que vous pourriez avoir envie d’éviter ?

 

Le but véritable de la quête, c’est d’être en amitié, voire en amour avec soi. Et toutes les fuites éloignent de cela.

 

Oui, ce que vous dites me parle. C’est une tendresse que je ressens dans cet instant.

 

Oui, c’est un regard bienveillant, un regard que l’on ne s’autorise pas souvent, parce qu’il y a cette tension qui pousse vers un autre que soi, vers une amélioration, une image, un idéal, et toutes ces choses ne permettent pas cette tendresse pour soi-même. Tendresse… c’est une belle expression que vous utilisez. Le chercheur spirituel est violent, surtout avec lui-même, et cette violence, cette dureté, ont été cultivées au travers des lectures et des stages. Et ce n’est pas la faute aux conférenciers ou aux écrivains. C’est bien de la récupération des enseignements par le chercheur spirituel dont il est question.

 

C’est donc, en effet, une invitation à la tendresse. Le coureur n’est pas tendre, il est tendu vers une destination, une direction qu’il a préméditée plutôt que méditée. Mais avant que la tendresse n’apparaisse, il est possible que la rencontre avec soi passe par d’autres choses. C’est un point important. Il ne s’agit pas de faire de la tendresse un objectif et de contourner à nouveau tout ce qui ne serait pas la tendresse. Je parle d’une rencontre avec soi qui se fait avec ce qui est, ici, tout de suite. C’est une rencontre avec des mouvements, divers, niés parfois au nom même de la spiritualité. Ces mouvements, avant même d’être nommés : émotion, désir, colère, obsession, sont des énergies. Ces énergies ne posent aucun problème sauf à celui ou celle qui s’est habitué(e) à emprunter toujours les mêmes sillons d’expression. A l’origine ou à l’intérieur de la colère, il y a une réalité vivante. Bien sûr, au moment de son expression sous forme de colère, on craint les conséquences, et on tente de contrôler, par habitude. Mais mon invitation à revenir à ce qui est, ici, tout de suite, pour rencontrer ce qui se présente à soi, comme si c’était une porte à ouvrir, nous amène à découvrir une énergie unique qui a pris des formes multiples. Quand on découvre que cette énergie, qui était perçue comme une colère et donc comme la pire chose en soi, est en essence la chose la plus vraie, la plus belle en soi, on voit comment le chemin du chercheur s’effondrer, et comment à partir de ce qui lui semblait le plus sombre, il découvre une vraie lumière. Pas une de ces "lumières" dont on parle comme d'un refuge ou d'un point de fuite.

 

Nous ne sommes pas attendus ailleurs qu’à cet endroit, ici, tout de suite. Dieu, quel que soit l'image que vous en avez, ne nous attend pas ailleurs. Ce retour à soi est accessible, il est familier, il est sans difficulté, même s’il peut demander un peu d’attention dans les premiers temps de ce regard.

 

Il y a une difficulté à accepter l’éveil spirituel comme quelque chose d’une telle simplicité que le premier sentiment est que je propose une rencontre avec rien. Ce rien est inacceptable pour le chercheur spirituel. C’est d’ailleurs ce qui, sur ce seuil, le fait repartir en courant. La fondation de la démarche du chercheur spirituel est un refus de ce qui est. Ces créations sont là pour apaiser la terreur qu’il ressent devant ce qui est. Le jour où le chercheur spirituel rencontre cette racine du refus, à la base de toutes ses actions spirituelles, il découvre qu’il est en colère contre ce qui est. C’est un moment terrible, mais qui est beaucoup plus radical et salutaires que toutes les démarches en elles-mêmes. Mais encore faut-il accepter de rencontrer ce non.

 

Je vois un grand silence qui écoute ...

 

C’est très beau. Mais permettez-moi de pratiquer le doute pour les besoins de notre rencontre ce soir : qu’êtes-vous devenu, dans ce silence ? Etes-vous ce silence ? Répondre sur un plan impersonnel, comme je l’entends souvent chez les fervents adeptes de la non-dualité, est une des fuites favorites du chercheur qui s’est constitué une niche mentale pour éviter cette humanité troublante qui le dérange. Il m’est arrivé de poser la question : « Que ressentez-vous dans cet instant ? » et d’entendre en réponse : « Il n’y a personne » ou « Qui pose la question ? » Ce qui fait qu’après des années de rencontre, je n’ai jamais pu entendre quoi que ce soit de vivant de la part de certains de ces adeptes de la spiritualité mentale. L’anesthésie est parfois totale, et la satisfaction qui en découle vient du fait que dans cette absence de ressenti, le chercheur spirituel se trouve très spirituel, très évolué. C’est une récupération malheureuse de l’inspiration non-duelle par le chercheur spirituel. C’est l’exemple le plus flagrant, dans mon expérience, de la déviation de l’inspiration spirituelle par le chercheur.

 

Mais ce que vous me dites évoque pour moi le fait de se mettre dans le silence.

 

On ne se met nulle part. Si vous vous mettez quelque part, vous créez à nouveau autre chose que ce qui est.

 

Un prisonnier ne peut pas vivre ce que vous dites. Il n’a plus de choix.

 

Le prisonnier n’a pas le choix de passer de l’autre côté des barreaux. Mais il peut vivre ce qui est dans l’instant.

 

Mais il reste prisonnier

 

Si vraiment il n’y a pas d’autre possibilité pour lui que la prison, il reste le choix de vivre ce qui est. Ici, tout de suite. Et je ne dis pas que la prison est agréable ou qu’il est bon d’aller derrière les barreaux. Mais que la réalité n’est pas différente dans ce cadre particulier. Ce qui est ici, tout de suite, n’est pas absent de la prison. Et c’est ce qui fait la beauté de toute situation, ou en tout cas dans la manière dont nous pouvons les vivre. Il y a autant de prisonniers hors des prisons que dedans, vous savez.

 

Il faut donc cesser toutes les démarches spirituelles ?

 

Que l’on vienne chercher un truc, une astuce, auprès d’un conférencier, ou un câlin cosmique dans certains darshans, on est toujours dans cette perspective de recevoir quelque chose. Et surtout, quelque chose d’autre que ce que la vie nous offre naturellement à chaque instant. Dans le regard que je propose, je ne nie pas la valeur éventuelle de toutes ces rencontres mais j’invite à une bascule salutaire qui ramène à la merveille, ici, tout de suite, à votre nature d'accueil, et qui devra à un moment ou à un autre se révéler comme le lieu véritable de la rencontre, comme l’objectif réel de la quête spirituelle.

 

Mais que deviennent les autres, dans ce regard ? Vous parlez de soi, de soi, n’est-ce pas un peu égocentrique ?

 

Il me semble très nécessaire de rapporter ce qui se passe à cet endroit, ici, tout de suite. Parce que nous avons une très ancienne habitude, en tant que chercheur spirituel, à reporter toutes choses sur l’autre, comme la cause de notre malaise ou de nos souffrances, tout autant que la source de notre bonheur. Tout se passe en fait ici. Si la relation à l’autre doit s’améliorer, ça ne pourra se faire que sur cette base ; Il est tout à fait inutile de jouer à l’amour ou à aider son prochain dans la confusion actuelle de la vie intérieure des chercheurs spirituels.

 

Je ressens la justesse de ce que vous dites, mais je ressens aussi une tension.

 

Quand une branche à laquelle on est accrochée est bousculée, mise en danger, une crispation apparaît. En même temps, une opportunité apparaît. « Je ressens quelque chose : est-ce que je peux être avec ? » Sans remonter dans la tête, sans tenter d’en connaître son origine par l'analyse, sans vouloir éliminer ce ressenti, sans essayer de le remplacer par quelque chose d’autre, comme par une joie transcendantale, en oubliant tout à fait que ce que je vis est causé par quelqu’un d’autre, et en évitant donc de chercher l’apaisement à l’extérieur. 

La tension est produite par le mouvement de la branche. La justesse que vous ressentez est la vérité de l’instant, qui se tient derrière, derrière la branche.

 

Est-ce que tout ce que vous nous proposez ne va pas être un peu plat ? 

Un peu triste à vivre ?

 

Il est vrai que le chercheur spirituel adore l’intensité comme une validation de son expérience ou simplement du fait d’être vivant. Autrement dit, pour le chercheur spirituel, si c’est intense, c’est vrai, c’est vivant. Sinon, il vaut mieux changer de stage, de pratique. Il est souvent plus tentant de faire un stage de cri primal, durant lequel on va se rouler par terre intensément, que de rencontrer ce qui est dans l’instant, pas très intense, pas très intéressant, en tous cas pour le chercheur spirituel.

Mais ce n’est pas vraiment l’intensité que vous cherchez, parce que vous n’êtes pas le chercheur spirituel. Et quand vous vous autoriserez la joie simple d’être avec ce qui est, ici tout de suite, quand vous aurez permis à cette joie d’apparaître, d’exister, quelle que soit la nature de ce que vous rencontrez, de ce qui s’anime en vous, vous goûterez moins à cette intensité du passé.

 

 

      

 

 

 

© Thierry Vissac 2001-2007