Être avec ce qui est  

« Être avec » est la proposition fondamentale de Thierry Vissac, un art de vivre en accord avec « ce qui est ». Ce nouveau regard sur l'existence repose sur la compréhension d'une relation plus naturelle avec la « vérité de l'instant », délestée des mirages et des complications mentales.

 

Extraits :

 

- Dites-moi, comment le « coureur spirituel »sur le point d'abandonner la course, en proie aux tourments du doute et de l'attachement, vit-il cette simplification ? 

- À ce point de jonction entre la course et son abandon, il découvre la possibilité d'être avec ce qui le traverse sans le rejeter ni en être submergé, les yeux de l'âme grands ouverts, permettant finalement à sa crispation de se relâcher, comme un étau qui se desserre autour du cœur  (À bout de course, p. 127) 

 

Le coureur est aussi comme le nageur qui nage à contre-courant de la rivière (…) Heureusement, il suffit d’un moment pour que la nage se suspende au point de rendre le nageur au flot de la rivière. Il va « être avec » le courant, l’accompagner et découvrir comment sa force et son intelligence (force et intelligence signifiant, « intention et direction ») ne s’opposent pas à lui, mais que c’est lui qui s’opposait à elles.  (Le singe sur le sentier du sage p. 76)

 

Dialogue : - Si une émotion apparaît, elle est , vous êtes d’accord ? Vous ne pouvez pas la nier. 

- Oui, mais j’aimerais qu’elle n’y soit pas.

- C’est bien la cause de la division en vous et en particulier de cette quête vers l’extérieur pour trouver la paix. Vous rencontrez en vous des réalités qui ne vous plaisent pas et vous les refusez. Vous êtes alors en déséquilibre. Vous allez cependant réaliser que ce que vous cherchez n’est pas l’absence d’émotions ou de toutes choses que vous jugez mal, mais la relation paisible que vous entretenez avec ces émotions. 

- Mais ces émotions sont douloureuses, envahissantes, comment voulez-vous que je les accepte ? 

- La douleur que vous ressentez au contact d’une émotion transitoire est due à la résistance que vous lui opposez. Si vous laissiez l’émotion libre de circuler, elle ne ferait que passer et son passage serait bien plus doux. 

- Si j’accepte l’émotion, elle va passer, peut-être. Mais elle va revenir ?

- Il n’y a pas de problème avec vos émotions, elles ne vous rendent pas inadapté au monde ou inférieur aux autres. Elles sont des mouvements naturels de vie en vous. C’est le combat que vous menez contre ces réalités - certains se sont même fait croire qu’elles n’étaient pas « réelles » pour s’en débarrasser mais Dieu soit loué, vous n’êtes pas tombé dans ce piège - qui provoque la souffrance. Vous voyez, vous n’avez jamais vraiment essayé d’être avec ce qui est. Mais il n’est pas trop tard. (Le singe sur le sentier du sage p. 81 – 82)

 

L’invitation qui en découle est résumée par ces mots : « être avec » ce qui se présente à nous, du dedans et du dehors. (…) Nous n’avons pas à faire de tri sur « ce qui est », nous ne sommes pas les créateurs de la vie et il n’y a rien à réparer (…) De plus, si quelque chose doit grandir en nous, cela se fera plus sûrement dans cette relation saine et ouverte avec « ce qui est ». Une émotion deviendra moins « envahissante » si elle est acceptée et peut suivre son chemin naturel, sans manipulation. Elle passera. Une pensée deviendra moins obsessionnelle si on la laisse suivre son chemin de pensée : elle passera. Une colère sera mieux vécue et prendra une forme nouvelle si, au lieu de la refouler ou de plonger dedans (les deux cultes extrêmes), nous pouvons l’accueillir et la laisser se dissoudre. « Etre avec », sans se projeter vers l’extérieur et sans manipuler « ce qui est » est une véritable « non-dualité » et c’est aussi un acte d’amour. Cette « voie du milieu » répond à la demande qui avait précipité les chercheurs dans des situations extrêmes de complaisance ou de déni. (Le singe sur le sentier du sage p. 85 – 86)   

 

 

accueil

 

 

Le texte ci-dessous est la transcription d'extraits de conférences données sur ce sujet par Thierry en avril 2004 à Cavaillon, Grenoble, Dijon et Paris. Le langage parlé a été conservé. 

 

Je vous propose un regard particulier sur la démarche spirituelle. Je veux parler de la quête spirituelle en tant qu’une possible fuite de soi. A l’origine, on trouve un besoin de s’améliorer, peut-être même de devenir quelqu’un d’autre, d’accéder à une grâce ou un état particulier. Pour réaliser ces objectifs, le chercheur spirituel – celui que nous allons appeler ce soir le chercheur – utilise des outils : les méditations, les rituels, les croyances et pratiques en tous genres. Il se trouve que toutes ces choses peuvent constituer, malgré elles, des paravents devant la réalité que le chercheur spirituel dit rechercher. Et cela parce que cette réalité se trouve en fait ici et tout de suite. Les démarches spirituelles et thérapeutiques créent une distance avec cette réalité immédiate. On peut dire que les pratiques et les méthodes mettent le chercheur hors de lui. C’est en fait moins les méthodes elles-mêmes que je dénonce que ce que le chercheur en a fait. Cette quête excentrique – qui éloigne du centre – a fini par étouffer la possibilité d’une véritable rencontre avec soi. L’ambition spirituelle du chercheur a étouffé la simplicité d’être, l’espérance véritable à l’origine de toutes ces quêtes.

 

Il est intéressant de voir comment tous les artifices créés sur cette base, et que nous remettons rarement en question, se sont solidifiés au point que la rencontre éventuelle avec ce qui est, ici, tout de suite, ce qui s’anime en soi, à cet instant, a pu devenir inacceptable ; comment les artifices de la quête ont pu conduire le chercheur à déterminer que certaines des choses qui s’animent en lui ne sont "raisonnablement pas spirituelles" et comment, en conséquence, l’objet de la quête spirituelle s’est éloigné de ce centre vivant que nous sommes, pour être transposé vers une destination mythique.  

A partir du moment où un objectif est créé, qu’il s’agisse d’obtenir du pouvoir, du sexe, de l’argent ou l’éveil spirituel, nous sommes dans une démarche qui risque de nous éloigner de notre condition naturelle, de la simplicité d’être qui est le véritable fruit et la véritable aspiration de notre quête. C’est pourquoi on peut constater aujourd’hui que de nombreux chercheurs ont le sentiment de tourner en rond. Ce autour de quoi les chercheurs tournent, c’est eux-mêmes.  

 

Au lieu de s’engager véritablement à une rencontre, on crée une nouvelle destination, plus loin, qui n’est que la continuité de la fuite. Le chercheur évite toujours quelque chose, et ce quelque chose, c’est lui-même. Ce lui-même est souvent inacceptable. C’est cet inacceptable qui est l’objet de notre regard ce soir. Quand je parle de soi, ici, notez que je ne mets pas de "S" majuscule ou minuscule à ce terme, parce que ces orthographes sont des images préfabriquées de la réalité soi

 

La seule réalité que l'on puisse désigner à un instant donné, c’est ce qui s’anime, ici et tout de suite. La complication fondamentale se trouve dans le fait de placer des paravents et des protections devant cette réalité immédiate. Une question simple va nous permettre d’observer à quelle distance nous nous tenons de "ce qui est". La question est : Pouvez-vous reconnaître ce que vous ressentez en cet instant ?

 

(...) Le chercheur vise à contourner ce qui s’anime en lui ici, tout de suite, parce qu'il le refuse, au nom de la spiritualité ou d'une image de lui-même qu'il souhaiterait accomplir. La rencontre véritable ne peut être faite qu’avec ce qui est là, tout de suite. Et cela à tout instant, même en dehors de cette réunion. Il n’y a pas de moment plus favorable à la rencontre avec "ce qui est". Il est vrai qu'un contexte comme celui où nous nous trouvons à l’instant, dans lequel nous nous autorisons plus facilement cette attention à soi semble faciliter les choses. Mais cette autorisation vient de soi. On peut penser que le conférencier ou l’atmosphère contribue à cet éveil, et c’est vrai dans une petite mesure mais ce que je dois souligner, c’est que cette autorisation à être avec ce qui s’anime ici, tout de suite, ne vient que de soi.

 

La rencontre dont je parle ne produit pas nécessairement un dépassement. Le dépassement est un des artifices de l’ego spirituel qui veut atteindre quelque chose de supra normal. Dans le besoin de dépasser quelque chose, on se trouve dans un conflit de pouvoir, LE conflit de pouvoir caractéristique de la quête spirituelle, du chercheur en réaction par rapport à une réalité vivante et qui veut se placer au-dessus. Ça, c’est l’ambition spirituelle. Il ne s’agit pas, en fait, d’être au-dessus mais d’être avec.

 

Si on revient ici, tout de suite, on revient à la réalité de l’instant, sans classification spirituelle, ésotérique ou sociale. Si on exprime ce qui se passe ici, tout de suite, on est dans une transmission, une confidence. Ce qui est exprimé est vrai et précieux, au moins dans la qualité de l’échange. Mais si on parle à partir de la tête, on peut être sincère et en même temps ne pas être du tout reçu par l’interlocuteur, parce qu’il ressent que nous ne parlons pas à partir du cœur, à partir de la vérité de l’instant. Dans tous les conflits, des incompréhensions viennent clairement de cette impression, même inconscient, que l’autre ne parle pas à partir du bon endroit. Pourtant, nous croyons que c’est ce qui est dit qui pose un problème. C’est vraiment quelque chose à observer dans les relations. Beaucoup de dialogues se déroulent sur un certain plan, on tente de résoudre les problèmes de communication, et on ne réalise pas que la résolution se produit dans le retour à ce qui est ici, tout de suite, beaucoup plus vivant, beaucoup plus vrai.

   

Ce qui est ici, tout de suite, n’est pas quelque chose que l’on ne voit pas, c’est quelque chose que l’on ne veut pas voir. C’est pourtant dans le champ de vision, comme cette chaise vide devant moi. Parce qu’elle ne sert apparemment à rien, je vois tout le reste mais je ne la vois plus ... tout en la voyant. Si quelqu’un m’indique qu’elle est juste ici, à côté de moi, elle revient à ma conscience. Si la chaise est là, tout de suite, mais que je la cherche plus loin, sur le mur, sur vos visages, et si je veux avancer, je peux même être amené à contourner la chaise. C’est le mouvement de contournement du chercheur spirituel dont je parlais. Ce qui est ici, tout de suite, est très simple, aussi simple qu’une chaise dans un champ de vision. Mais le chercheur a appris à compliquer les choses. Dites-moi, maintenant : que pourriez-vous vivre de plus simple dans cet instant, et que vous pourriez avoir envie d’éviter ?

 

Le but véritable de la quête, c’est d’être en amitié, voire en amour avec ce qui est. Et toutes les fuites éloignent de cela. C’est un regard bienveillant, un regard que l’on ne s’autorise pas souvent, parce qu’il y a cette tension qui pousse vers un autre que soi, vers une amélioration, une image, un idéal, et toutes ces choses ne permettent pas cette tendresse pour soi-même. Tendresse… voilà une belle expression. Le chercheur est souvent violent, surtout avec lui-même, et cette violence, cette dureté, ont été cultivées au travers des lectures et des stages. Ce n’est pas la faute aux conférenciers ou aux écrivains. C’est bien de la récupération des enseignements par le chercheur dont il est question.

 

C’est donc une invitation à la tendresse. Le coureur n’est pas tendre, il est tendu vers une destination, une direction qu’il a préméditée plutôt que méditée. Mais avant que la tendresse n’apparaisse, il est possible que la rencontre avec soi passe par d’autres choses. C’est un point important. Il ne s’agit pas de faire de la tendresse un objectif et de contourner à nouveau tout ce qui ne serait pas la tendresse. Je parle d’une rencontre avec ce qui est, ici, tout de suite. C’est une rencontre avec des mouvements, divers, niés parfois au nom même de la spiritualité. Ces mouvements, avant même d’être nommés : émotion, désir, colère, obsession, sont des énergies. Ces énergies ne posent aucun problème sauf à celui ou celle qui s’est habitué(e) à emprunter toujours les mêmes sillons d’expression. À l’intérieur de la colère, il y a une réalité vivante. Bien sûr, au moment de son expression sous forme de colère, on craint les conséquences, et on tente de contrôler, par habitude. Mais mon invitation à revenir à ce qui est, ici, tout de suite, pour rencontrer ce qui se présente à soi, comme si c’était une porte à ouvrir, nous amène à découvrir une énergie unique qui a pris des formes multiples. Quand on découvre que cette énergie, qui était perçue comme une colère et donc comme la pire chose en soi, est en essence la chose la plus vraie, la plus belle en soi, on voit le chemin du chercheur s’effondrer, et comment à partir de ce qui lui semblait le plus sombre, il découvre une vraie lumière. Pas une de ces "lumières" dont on parle comme d'un refuge ou d'un point de fuite.

 

Nous ne sommes pas attendus ailleurs qu’à cet endroit, ici, tout de suite. Dieu, quel que soit l'image que vous en avez, ne nous attend pas ailleurs. Ce retour à soi est accessible, il est familier, il est sans difficulté, même s’il peut demander un peu d’attention dans les premiers temps de ce regard.

 

Il y a une difficulté à accepter l’éveil spirituel comme quelque chose d’une telle simplicité que le premier sentiment est que je propose une rencontre avec rien. Ce rien est inacceptable pour le chercheur. C’est d’ailleurs ce qui, sur ce seuil, le fait repartir en courant. La fondation de la démarche du chercheur est un refus de ce qui est. Ces créations sont là pour apaiser la terreur qu’il ressent devant ce qui est. Le jour où il rencontre cette racine du refus, à la base de toutes ses actions spirituelles ou thérapeutiques, il découvre qu’il est en colère contre ce qui est. C’est un moment terrible, mais qui est beaucoup plus radical et salutaire que toutes les démarches en elles-mêmes. Encore faut-il accepter de rencontrer ce non.

 

Il m’est arrivé de poser la question : « Que ressentez-vous en cet instant ? » et d’entendre en réponse : « Il n’y a personne » voire « Qui pose la question ? ». Je n’ai jamais entendu de témoignages vivants de la part de certains adeptes de la spiritualité mentale. L’anesthésie est parfois totale, et la satisfaction partielle qu'ils éprouvent vient du fait que dans cette distance avec le ressenti, le chercheur se trouve très spirituel, très évolué, très au-dessus, « détaché ». C’est une récupération malheureuse de l’inspiration non-duelle par le chercheur spirituel, l’exemple le plus flagrant, dans mon expérience, de la fuite spiritualisée.

 

Vous me demandez si tout cela signifie qu'il faille abandonner les pratiques : Que l’on vienne chercher un truc, une astuce, auprès d’un conférencier, ou un câlin cosmique dans certains darshans, on est toujours dans cette perspective de recevoir quelque chose. Et souvent : quelque chose d’autre que ce que la vie nous offre naturellement à chaque instant. Dans le regard que je propose, je ne nie pas la valeur éventuelle de toutes ces rencontres mais j’invite à une bascule salutaire qui ramène à à votre capacité d'accueil, et qui devra à un moment ou à un autre se révéler comme le lieu véritable de la rencontre, comme l’objectif réel de la quête spirituelle.  

 

Il me semble très nécessaire de revenir à ce qui se passe à cet endroit, ici, et à chaque instant. Parce que nous avons une très ancienne habitude, en tant que chercheur spirituel (et en tant que personnage social également), à reporter toutes causes sur l’autre, comme la cause de notre malaise ou de nos souffrances, tout autant que la source de notre bonheur. Tout se passe en fait ici (doigt pointé vers soi). Si la relation à l’autre doit s’améliorer, ça ne pourra se faire que sur cette base ; Il est tout à fait inutile de jouer à l’amour ou à aider son prochain dans la confusion actuelle de la vie intérieure des chercheurs spirituels.  

 

Il est vrai que le chercheur adore l’intensité comme une validation de son expérience ou simplement du fait d’être vivant. Autrement dit, pour lui, si c’est intense, c’est vrai, c'est valable, c’est vivant. Sinon, il vaut mieux changer de stage, de pratique. Il est souvent plus tentant de faire un stage de cri primal, durant lequel on va se rouler par terre intensément, que de rencontrer ce qui est dans l’instant, pas très intense a priori, pas très intéressant, en tous cas pour le chercheur conditionné par ses images. Mais, au fond, ce n’est pas vraiment l’intensité que vous cherchez, parce que vous n’êtes pas limité par les mirages du chercheur. Et quand vous vous autoriserez la joie simple d’être avec ce qui est, ici tout de suite, quand vous aurez permis à cette joie d’apparaître, d’exister, quelle que soit la nature de ce que vous rencontrez, de ce qui s’anime en vous, vous goûterez à quelque chose de plus précieux.

 

 

 

 

 

© Thierry Vissac 2001-2010