ISTENQS
Ici se termine enfin
Notre quête Spirituelle

Être avec ce qui est

 

Thierry Vissac

 

 

 

« Être avec » est la proposition fondamentale de Thierry Vissac : un art de vivre en accord avec « ce qui est ». Ce regard sur l'existence (vie intérieure, événements) permet une relation plus naturelle avec la « vérité de l'instant », délestée des mirages, des fantasmes spirituels ou matérialistes, des attentes et complications mentales. Lire également Traversée, l'«auto-accompagnement » et Les portes du ressenti.

 

« Instant 4 », extrait des Outils pour l'atelier du quotidien :

 

(...) Vous venez de recevoir une « mauvaise nouvelle » ou vous êtes confronté à un événement inattendu ou à l’obligation de modifier vos plans et vos projets. Ou encore : vous faites face à quelqu’un qui semble s’opposer à vos opinions (...) Dans cet instant, il n'y a que la douleur d’être face au refus. Le personnage spirituel ne peut survivre devant le raz-de-marée du réel. Vous êtes face et à l’impuissance de vos croyances et vos rituels à distiller un tant soit peu de paix dans cet instant de révolte. Mais cet instant est en même temps un véritable enseignement. Il est rude, c’est la voie abrupte de la confrontation longtemps retardée à la réalité de vos relations, mais profondément salutaire. Cet instant révèle sa richesse cachée si vous avez restauré en vous-même la capacité à « être avec ce qui est » (...) la tendance à retourner vers l’autre la cause de votre souffrance a déjà diminuée (...) Il ne vous reste qu’à accompagner la rage et la douleur qui s’éveillent en vous. Au lieu de vous égarer dans des luttes sans fin et sans résultat, de proférer des paroles de détresse qui cherchent à faire mouche, restez en conscience avec le volcan qui se réveille. Trouvez un endroit pour vous asseoir et accompagner ce mouvement vivant et troublant qui vient d’émerger on ne sait d’où et qui s’active quelque part en vous. La situation et votre interlocuteur s’évanouissent alors doucement de votre champ de vision, comme s’ils n’avaient jamais réellement existé. Ils n’ont été que des formes passagères mais opportunes de l’Intelligence de la Vie qui vient vous interpeller et vous enseigner sur la réalité de vos relations, à soi, à l’autre et à tous mouvements de la vie (...) Vous êtes réellement devant votre incapacité infantile à accueillir « ce qui est », tout en étant au cœur de la quête spirituelle et de sa résolution. Vous êtes au seuil d’une bascule radicale qui est la réponse concrète à vos espoirs.  

 

 

Lire également Les portes du ressenti

 

 

Le texte ci-dessous est la transcription d'extraits de conférences données sur ce sujet par Thierry en avril 2004 à Cavaillon, Grenoble, Dijon et Paris. Le langage parlé a été conservé. 

 

Je vous propose un regard particulier sur la démarche spirituelle. Je veux parler de la quête spirituelle en tant qu’une possible fuite de soi. À l’origine, se trouve le besoin de s’améliorer, peut-être même de devenir quelqu’un d’autre, d’accéder à une grâce ou un état particulier. Pour réaliser ces objectifs, le chercheur spirituel utilise des outils : les méditations, les rituels, les croyances et pratiques en tous genres. Il se trouve que toutes ces choses peuvent constituer, malgré elles, des paravents devant la réalité que le chercheur dit rechercher. Les démarches spirituelles et thérapeutiques peuvent créer une distance avec la  réalité immédiate. On peut dire que les pratiques et les méthodes mettent le chercheur hors de lui. C’est moins les méthodes elles-mêmes que ce que le chercheur en a fait qui est problématique. Cette quête excentrique – qui éloigne du centre – a fini par étouffer la possibilité d’une véritable rencontre avec soi. L’ambition spirituelle du chercheur a étouffé la simplicité d’être, l’espérance véritable à l’origine de toutes ces quêtes.

 

Il est intéressant de voir comment tous les artifices créés sur cette base, et que nous remettons rarement en question, se sont solidifiés au point que la rencontre éventuelle avec ce qui est, ce qui s’anime en soi, à chaque instant, a pu devenir inacceptable, comment les artifices de la quête ont pu inciter le chercheur à déterminer que certaines des choses qui s’animent en lui ne sont "raisonnablement pas spirituelles" (comme on dirait ailleurs "pas socialement correctes") et comment, en conséquence, l’objet de la quête spirituelle s’est éloigné de ce centre vivant que nous sommes, pour être transposé vers une destination mythique.  

A partir du moment où un objectif est créé, qu’il s’agisse d’obtenir du pouvoir, du sexe, de l’argent ou de l’éveil spirituel, nous sommes dans une démarche qui risque de nous éloigner de notre condition naturelle, de la simplicité d’être qui est le véritable fruit et la véritable aspiration de notre quête. C’est pourquoi nous pouvons constater aujourd’hui que de nombreux chercheurs ont le sentiment de tourner en rond.

Ce autour de quoi les chercheurs tournent, c’est eux-mêmes.

Au lieu de s’engager véritablement à une rencontre, on crée un éloignement, une destination, plus loin, qui n’est que la continuité de la fuite. Le chercheur évite toujours quelque chose, et ce quelque chose, c’est lui-même. Ce lui-même est souvent inacceptable. Cet inacceptable est l’objet de notre conversation ce soir. Quand je parle de soi, ici, notez que je ne mets pas de "S" majuscule ou minuscule à ce terme, parce que ces orthographes sont des images préfabriquées de la réalité soi

 

La seule réalité que l'on puisse désigner à un instant donné, c’est ce qui s’anime, ici et tout de suite (dans le ventre, dans le coeur, dans la tête). La complication fondamentale se trouve dans le fait de les contrôler ou de s'interdire de les vivre pleinement. Une question simple va nous permettre d’observer à quelle distance nous nous tenons de "ce qui est". La question est : Pouvez-vous reconnaître ce que vous ressentez en cet instant ?

 

(...) Le chercheur vise à contourner ce qui s’anime en lui ici, tout de suite, parce qu'il le refuse, au nom de la spiritualité, de la morale ou d'une image de lui-même qu'il souhaiterait accomplir. Une rencontre véritable ne peut être faite qu’avec ce qui est là, tout de suite. Et cela à tout instant, même (et surtout) en dehors de cette réunion. Il n’y a pas de moment plus favorable à la rencontre avec le réel. Il est vrai qu'un contexte comme celui où nous nous trouvons à l’instant, dans lequel nous nous autorisons plus facilement cette attention à soi semble faciliter les choses. Mais cette autorisation vient de soi. On peut penser que le conférencier ou l’atmosphère contribue à cet éveil mais ce que je dois souligner, c’est que cette autorisation à être avec ce qui s’anime ne vient que de soi.

 

Si on pratique le retour à soi dans un moment de crise (une colère, une révolte intérieure, une émotion désagréable), on revient à la réalité de l’instant, sans classification spirituelle, ésotérique ou sociale.

   

 

Le but véritable de la quête, c’est d’être en amitié, voire en amour avec ce qui est. C’est un regard bienveillant, que l’on ne s’autorise pas souvent, parce qu’il y a cette tension qui pousse vers un autre que soi, une image, un idéal exalté, et toutes ces choses ne permettent pas de tendresse pour soi-même. Tendresse… voilà une belle expression. Le chercheur est souvent violent, surtout avec lui-même, et cette violence, cette dureté, ont été cultivées au travers des lectures et des stages. Ce n’est pas la faute aux conférenciers ou aux écrivains. C’est bien de la récupération des enseignements par le chercheur dont il est question.

 

C’est donc une invitation à la tendresse. Le coureur n’est pas tendre, il est tendu vers une destination, une direction qu’il a préméditée plutôt que méditée. Mais avant que la tendresse n’apparaisse, il est possible que la rencontre avec soi passe par d’autres choses. C’est un point important. Il ne s’agit pas de faire de la tendresse un objectif et de contourner à nouveau tout ce qui ne serait pas la tendresse. Je parle d’une rencontre avec ce qui est, ici, tout de suite. C’est une rencontre avec des mouvements, divers, niés parfois au nom même de la spiritualité. Ces mouvements, avant même d’être nommés : émotion, désir, colère, obsession, sont ce que nous pourrions appeler dans un langage commun : des énergies. Ces énergies ne sont pas le problème. À l’intérieur de la colère, il y a une réalité vivante. Bien sûr, au moment de son expression sous forme de colère, on craint les conséquences, et on tente de contrôler, par habitude. Mais mon invitation à revenir à ce qui se présente à soi, comme si c’était une porte à ouvrir, nous amène à découvrir une énergie unique qui a pris des formes multiples. Quand on découvre que cette énergie, perçue comme une colère et donc comme la pire chose en soi, est en essence vraie et belle, on voit le chemin de fuite du chercheur s’effondrer, et comment à partir de ce qui lui semblait le plus sombre, il découvre une vraie lumière. Pas une de ces "lumières" dont on parle comme d'un refuge ou d'un point de fuite.

 

Nous ne sommes pas attendus ailleurs que dans cette rencontre. Votre dieu, quel que soit l'image que vous en avez, ne vous attend pas ailleurs. Ce retour à soi est accessible, il est familier, il est sans difficulté, même s’il peut demander un peu d’attention dans les premiers temps de ce regard.

 

Il y a une difficulté à accepter l’éveil spirituel comme quelque chose d’une telle simplicité que le premier sentiment est que je propose une rencontre avec rien. Ce rien est inacceptable pour le chercheur. C’est d’ailleurs ce qui, sur ce seuil, le fait repartir en courant. La fondation de la démarche du chercheur est un refus de ce qui est. Ces créations sont là pour apaiser la terreur qu’il ressent devant ce qui est. Le jour où il rencontre cette racine du refus, à la base de toutes ses actions spirituelles ou thérapeutiques, il découvre qu’il est en colère contre ce qui est. C’est un moment terrible, mais qui est beaucoup plus radical et salutaire que toutes les démarches en elles-mêmes. Encore faut-il accepter de rencontrer ce non.

 

Vous me demandez si tout cela signifie qu'il faille abandonner les pratiques : Que l’on vienne chercher un truc, une astuce, auprès d’un conférencier, ou un câlin cosmique dans certains darshans, on est toujours dans cette perspective de recevoir quelque chose. Et souvent : quelque chose d’autre que ce que la vie nous offre naturellement à chaque instant. Dans le regard que je propose, je ne nie pas la valeur éventuelle de toutes ces rencontres mais j’invite à une bascule salutaire qui ramène à à votre capacité d'accueil, et qui devra à un moment ou à un autre se révéler comme le lieu véritable de la rencontre, comme l’objectif réel de la quête spirituelle.  

 

Il me semble très nécessaire de revenir à ce qui se passe à cet endroit, ici, et à chaque instant. Parce que nous avons une très ancienne habitude, en tant que chercheur spirituel (et en tant que personnage social également), à reporter toutes causes sur l’autre, comme la cause de notre malaise ou de nos souffrances, tout autant que la source de notre bonheur. Tout se passe en fait ici (doigt pointé vers soi). Si la relation à l’autre (et accessoirement le monde) doit s’améliorer, ça ne pourra se faire que sur cette base ; Il est tout à fait inutile de jouer à donner de l’amour ou à aider son prochain dans la confusion actuelle de la vie intérieure des chercheurs spirituels.  

 

Il est vrai que le chercheur adore l’intensité comme une validation de son expérience ou simplement du fait d’être vivant. Autrement dit, pour lui, si c’est intense, c’est vrai, c'est valable, c’est vivant. Sinon, il vaut mieux changer de stage, de pratique. Il est souvent plus tentant de faire un stage de cri primal, durant lequel on va se rouler par terre intensément, que de rencontrer ce qui est dans l’instant, pas très intense a priori, pas très intéressant, en tous cas pour le chercheur conditionné par ses images. Mais, au fond, ce n’est pas vraiment l’intensité que vous cherchez, parce que vous n’êtes pas limité par les mirages du chercheur. Et quand vous vous autoriserez la joie simple d’être avec ce qui est, ici tout de suite, quand vous aurez permis à cette joie d’apparaître, d’exister, quelle que soit la nature de ce que vous rencontrez, de ce qui s’anime en vous, vous goûterez à quelque chose de plus précieux.

 

 Lire Traversée, l'«auto-accompagnement » et Les portes du ressenti

 

    © Thierry Vissac, Textes, photos et dessins sur toutes les pages du site .