Le plus grand et le plus humble pouvoir

 

 

 

Revue Recto Verseau n° 204

 

 

 

L’invitation m’est faite de parler du « pouvoir de l’amour ». Afin de ne pas tomber dans les lieux communs que pourrait provoquer un tel sujet, le sens du mot amour me semble devoir être redéfini.

 

En effet, l’amour est un concept fourre-tout. Son sens le plus populaire est celui de l’émotion romantique éveillée par la rencontre intime de deux êtres humains. Son sens le plus spirituel en fait un sentiment plus vaste qui, sans renier l’émotion, n’y est absolument pas limité. L’expérience sentimentale qui fait dire aux êtres humains qu’ils sont « amoureux » n’a pas d’autre pouvoir que de provoquer quelques satisfactions passagères, de nombreuses attentes et autant de déceptions. L’amour, dans le sens de la communion avec « ce qui est », au-delà de nos attentes et de nos attachements, me semble être le véritable sujet. Le « pouvoir » de cet amour-là est un mystère dont les philosophes et les sages cherchent à élucider la nature depuis toujours.

 

L’émotion amoureuse cherche le pouvoir et ne le trouve pas. Elle voudrait faire durer des sensations, des émotions, posséder celui ou celle qui semble en être l'origine, pour finalement tenter de changer l’autre afin de le soumettre à ses propres besoins impérieux et exigeants. Cette volonté là est inopérante, même si elle peut, par le biais de quelques manipulations, dériver en une domination qui ne fera pas long feu et n'apportera, de toute façon, aucun bonheur. L’être humain, désemparé, cherche généralement à contrôler sa vie et l’émotion amoureuse est un élément primordial de sa quête, le conduisant à tous les tourments, toutes les folies. Il n’y a souvent que très peu d’amour vrai dans une telle activité et une telle dépendance (même si ce dernier, n’étant jamais tout à fait absent, se manifeste de temps à autre, comme un rappel de son essence).

 

L’amour, capable de prendre dans les bras sans retenir, que ce soit un être ou le monde entier, est le sentiment le plus noble éprouvé par l’être humain. Il est fait de proximité sans le besoin de posséder, d’affection sans emprise et, fondamentalement, d’une  reconnaissance intime de la nature commune de tous les êtres. L’amour naît de cette évidence de posséder un socle commun, qui fait que l’autre peut tout à fait devenir, même dans la brièveté d’une rencontre, aussi cher à notre cœur que le plus proche des proches.

 

Il y a là un réel pouvoir, celui de dissoudre toutes les divisions, de rendre caduques toutes les guerres, de dépasser les aléas de l’incommunicabilité, de connaître la compassion, ferment de la compréhension entre les êtres. On ne peut espérer plus grand et, en même temps, plus humble pouvoir. Il est à l’ordre du jour pour notre humanité désenchantée qui ne sait comment sortir de ses tensions incessantes et meurtrières. Le pouvoir de cette communion, accessible à tout être attentif qui se donne la possibilité de la découvrir en lui-même (en cessant de chercher à l’extérieur de lui la source de l’amour), est celui de sauver notre humanité de ses égarements.

 

Les projets pour « réinventer le monde » ne seront fructueux que dans un amour de cette qualité authentique.

 

Cet amour doit cependant se réaliser en soi avant de se manifester dans la relation personnelle (et par extension dans la relation et la participation au monde). Or, nous avons l’habitude de faire autrement : nous voulons trouver l’amour dans la relation, dans l’autre (comme s’il avait le pouvoir de nous le fournir !), alors même que nous nions tant de choses en nous-mêmes, que nous détestons parfois ce qui nous traverse (émotions, pensées, désirs), presque à chaque instant. Tant que la « communion avec ce qui est » ne s’est pas opérée en soi, elle ne sera pas réelle avec les autres. Nous ferons des efforts, même sincères, le plus souvent, mais ils n’auront aucun pouvoir car ils seront sans fondation.

 

Pour trouver l’amour, qui n’est pas qu’une émotion projetée sur un autre, et pour en connaître le pouvoir autant pour soi que pour l’humanité, il est nécessaire de vivre en priorité une réconciliation intime avec ce que les mouvements de la vie nous donnent à expérimenter en nous-mêmes, sans faire de tri, ni porter de jugement, sans étouffer ou réprimer quoi que ce soit. La proposition a déjà été entendue mais trop peu intégrée dans la vie quotidienne : la première étape de l’avènement de l’amour est de le retrouver en soi. Si nous ne sommes pas en amitié avec les mouvements de la vie en nous-mêmes, nous ne serons pas « en amour » avec la vie nulle part ailleurs. Cette fragmentation de la quête de l’amour a provoqué bien des dommages, dont celui d’une planète blessée sur laquelle nous ne sommes plus tout à fait certains de pouvoir vivre encore longtemps.

 

La menace est importante mais elle a la saveur d’un rappel ultime de la vie : soit nous apprenons à aimer, en ne réduisant plus ce terme à nos errances affectives, soit nous disparaissons pour, qui sait, permettre peut-être à une espèce plus raffinée de prendre notre place.

Le pouvoir de l’amour appliqué à notre civilisation aujourd’hui est rien moins que celui d’une renaissance totale de l’humanité. Nous devrions nous y consacrer dès maintenant, non comme une option spirituelle facultative mais comme une démarche universelle incontournable et salutaire.

 

Thierry (septembre 2009)

 

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