« Nous ne sommes pas ce que nous croyons être »



Thierry Vissac

Transcription d'une conférence à Toulouse, 2015

 

 

Le refus de l'incarnation

« Nous ne sommes pas ce que nous croyons à être » signifie aussi : « Que sommes-nous ? ». Je vais faire un petit détour et commencer par parler un peu de la vie. La vie est un chemin de découverte. Nous ressentons que nous ne sommes pas parachutés là par hasard, comme des touristes ou des êtres qui devraient essayer de rentrer la tête dans les épaules et s'en tirer au mieux. Il y a quelque chose de plus à découvrir.

Lorsqu’on regarde ce qui se présente sur le marché du sens, ce que l'on nous dit qu’on devrait découvrir est confus et semble ne pas être la même chose pour tout le monde. On nous présente une très grande diversité d'objectifs, si variés qu’ils peuvent même être contradictoires. Au milieu de tout ça, il existe ce que j’appellerai des semi-vérités, des illusions et quelques vérités.

Reprenons depuis le début. Tout d’abord, nous vivons cette existence terrestre dans le corps. C'est une expérience d'incarnation. Le ressenti de cette expérience du corps n'est pas toujours confortable et pose problème à tout le monde à un moment ou un autre de l’existence. Cette difficulté fait que beaucoup des objectifs de certaines démarches spirituelles ou de développement personnel sont ancrés dans le refus de l'incarnation, le refus du corps. C'est l’héritage de la religion ancienne, mais pas seulement. Car cette difficulté avec le corps n'est pas superficielle, elle n'est pas mentale, elle n'est pas un concept, elle est vécue dans la chair elle-même. C’est l’épreuve de la limitation et de la contrainte, alors même que nous vivons intérieurement une nostalgie de liberté absolue. L'expérience du corps, dès le premier souffle, dès le premier cri, est un ressenti de contrainte et de limitation.

Qu’avons-nous à y découvrir ?

En même temps, nous portons en nous cette nostalgie ou ce pressentiment de la liberté absolue et tout ce que nous faisons tend à essayer de retrouver cette liberté. Une opposition existe donc. D’un côté, il y a le corps, la contrainte – manger, dormir, les limitations naturelles –, nous « faisons avec », et de l’autre l'aspiration à la liberté.

Qu’avons-nous à découvrir dans cette expérience de l'incarnation ? Pour certains, ça pourrait être de refuser le corps jusqu'à se créer un corps de lumière, un corps angélique, un corps qui n’aurait pas du tout besoin de dormir, de manger. Aussi tentant que ça puisse paraître, c'est une impasse. Je prends l'exemple du corps, il y en a d’autres, mais quoi qu’il en soit, l’expérience de la limitation et de la contrainte fait partie de notre chemin de découverte.

Si nous comprenons l'expérience du corps et de la matière comme une erreur, comme on peut l’entendre dans certains discours, nous sommes en difficulté. Nous trouvons aussi dans certains enseignements l’affirmation que vivre l'émotion serait le signe que nous ne sommes pas avancés spirituellement et que si nous avançons correctement, à un moment donné, nous n’aurons plus d'émotions. C'est assez typique de cet aspect du refus de l'incarnation, l'émotion étant désignée comme l'ennemi, en quelque sorte, tout comme le corps peut l'être dans son ensemble.

Mais, s'il n'y avait pas d'erreur ? Si notre découverte passait par la contrainte et la limitation ? Nous risquons de nous trouver dans un renversement de perspective sur de nombreuses démarches convaincues qu'il existe tant de choses à nier. Il y est question de « s'élever au-dessus », au-dessus de la masse de l'humanité, au-dessus de la masse corporelle... Cette façon de voir les choses est finalement assez ancrée dans nos spiritualités. Mais nous sommes là dans le champ de l'illusion. Le fantasme, le rêve font partie du jeu de l’expérience terrestre. Nous avons besoin de rêver lorsque nous ressentons la souffrance. Mais la souffrance ne nous dit pas que le rêve est réalité.

« Nous ne sommes pas ce que nous croyons être ». Est-ce que je crois être quelqu'un qui est ici pour ne pas vivre dans un corps ? Ce rêve qu'un jour, dans cette expérience terrestre, j'aurai un corps de lumière ou quelque chose de complètement différent de ce que vivent les autres, qui pourrait me libérer de la souffrance, ce rêve-là peut prendre beaucoup de notre temps. Lorsque nous consacrons trop de temps à une illusion, nous sommes évidemment déçus.

Je pars d'une vision disant que tout ce qui nous est donné à vivre fait partie du programme, qu’il n'y a rien à contourner, rien à éviter et évidemment, pour ceux qui adhèrent à des semi-vérités, c'est quelque chose d'un peu difficile. La vérité, à mon sens, est que rien n’est à contourner, y compris la contrainte et la limitation. Il y a quelque chose à découvrir à travers cela. Pour le moment, je ne dis pas quoi, car c'est secondaire dans l’immédiat. Il y a une préparation de l'être à travers ce qui lui est donné. Une semi-vérité, c'est envisager qu'il puisse y avoir des exceptions, qu'on veuille être une exception ou qu'il existe des êtres exceptionnels, dont on pourrait faire partie, qui nous amèneraient à vivre une option radicalement différente.

Le premier principe est que dans l'incarnation, ce que j'éprouve est ma préparation, mon initiation, mon enseignement. Il est peut-être important de souligner que l’épreuve fait partie de ce programme. Vous me direz, bien sûr, que, dans la vie, on ne veut pas l’épreuve, on veut aussi la joie. Mais dans l’épreuve, qui commence avec le fait de se lever le matin pour aller travailler, par exemple, jusqu'à des épreuves plus difficiles, il existe une initiation personnalisée. Ce serait dommage de passer à côté. Je comprends pourquoi on peut passer à côté : nous aspirons à plus de joie, plus de liberté, mais la joie et la liberté ne viennent pas de l'illusion ou d'un refus de ce qui nous est donné. La souffrance peut être extrême parfois, souvent rude, jamais agréable. Il est normal de la ressentir comme telle et de parfois ne pouvoir faire autrement que de se sentir écrasé. Je ne dis pas le contraire. Mais c’est une des composantes incontournables de notre histoire terrestre. Il est donc nécessaire d’en comprendre le sens.

Voilà l'histoire du corps, de l'incarnation.


Préparation de l’âme

Les contraintes ne font pas partie de la liberté, elles sont ce qui l’entrave. Si on demande à être libre de « faire ce qu'on veut », dès qu'une contrainte s'y oppose, on le vit comme le contraire de la liberté. C’est aussi simple. Depuis quelques temps, j'utilise le mot « âme ». Avant je parlais de « nature profonde ». Ce n’est pas différent. L'âme est initiée dans le processus de limitation et de contrainte. Il n'y a pas d'erreur à faire l'expérience du corps et de ses contraintes, parce qu'il y a quelque chose à vivre à travers cela. Dans le temps de l'expérience terrestre, certaines choses nous sont données à vivre qui sont des évidences quotidiennes. C'est dans le quotidien le plus modeste que se révèle la découverte, pas dans des moments privilégiés ou dans des stages, des vacances à l'autre bout du monde. Dans le quotidien, nous vivons tous la même chose et ce n’est pas par hasard.

La contrainte n'est pas une liberté, mais une initiation.

Il s'agit d’observer ce que nous vivons dans la vie quotidienne, des choses les plus simples aux plus complexes, et voir comment nous vivons ces situations et sur quelles bases. Par exemple, le refus est une base inconsciente. Nous sommes très nombreux à refuser l'incarnation sans le savoir. Cela se traduit de différentes manières et se manifeste clairement dans nos orientations spirituelles ou de développement personnel.

Comment accueillons-nous au quotidien ce qui nous est donné ? Quand je dis accueillir, cela ne veut pas forcément dire être dans un accueil vraiment ouvert, mais « comment recevons-nous », voire « comment sommes-nous impactés » par les situations vivantes du quotidien que nous avons tendance à percevoir comme des parenthèses, des erreurs, des signes que nous ne sommes pas assez évolués, etc.

Dans la préparation de l'âme, il y a aussi des situations plus exceptionnelles, des épreuves, collectives parfois. Beaucoup de ce qui nous est présenté par les médias actuellement est saturé de violence,  de perturbations, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais c’est là aussi une préparation. Quelque chose est à l'œuvre. Se souvenir du principe de « préparation de l'âme » est salutaire. Comment pourrions-nous accompagner ou vivre quelque chose de difficile si nous avons le sentiment profond que nous aurions pu éviter cette situation, qu’elle est une erreur ? Pour percevoir les différents aspects de l'initiation dont je parle, il est nécessaire, même si le sens n'est pas toujours transparent ou évident, d'être vraiment avec ce moment et d’en tirer l'enseignement. Seule l’âme existe

Je vous dis les choses comme je les vois : il n'y a que l'âme. Ce n'est pas une contradiction avec le fait que l'incarnation ou le corps existe. Le corps est la forme la plus matérielle de l'âme. Si nous décomposons l'être, nous trouvons ce que j'appelle au départ la nature profonde, ou l’âme, c'est-à-dire l'essence, à partir de laquelle se manifestent différentes strates. Chaque strate est progressivement un peu plus solide, grossière, mais pas dans un sens négatif. Ce qui me fait dire que le corps n'est pas une erreur et que fuir le corps serait une illusion, c’est que le corps manifeste lui aussi l'essence. C’est d’ailleurs ce qui nous explique le mieux l'idée de somatisation, par exemple, ou des maladies qui traduisent des situations vécues en amont à des niveaux moins matériels que le corps. Il n’existe pas de véritable distinction entre l’âme et le corps. Il en existe une sur le plan de la manifestation, mais sans dissociation. Nous sommes donc bien un corps, sans être réduit à lui.

Tout n'est pas le corps mais tout est vécu dans le corps. Comme on dit dans la tradition aussi, je ne suis pas de ce monde, je suis dans ce monde. Mais je suis bien dedans. Tant que le corps existe, il est ce qu'il est, lourd parfois, ce qui correspond à la densité terrestre, et il fait le travail qu'il doit faire. Cela peut être une révolution si nous l’acceptons vraiment.

Que devons-nous découvrir ? Avez-vous déjà ressenti ce que nous pouvions découvrir, c’est-à-dire comment l’âme est préparée, dans l'initiation du corps ? Savez-vous ce que cela nous apprend ? Ce n'est pas à chaque fois, mais parfois, on sait qu'on est enseigné.   

L’humilité

Avez-vous déjà eu le sentiment que la lourdeur pouvait nous enseigner quelque chose ? Comment qualifier en un mot l'expérience du plus difficile ou du plus lourd ? Que pensez-vous par exemple de l’humilité ?

L'expérience de l'humilité se vit dans la chair. Quelque chose se produit qui est lié à cette expérience de contrainte. Je ne limite pas l'expérience de l'être à la contrainte mais dans l'expérience de l'incarnation, une des valeurs qui peut se développer à travers la contrainte est l'humilité. Quand elle est subie, comme c'est souvent le cas, il n'existe pas d'humilité, mais une souffrance accrue et un combat. Chacun peut se souvenir de ce que c'est que refuser une contrainte et en souffrir encore plus que du simple inconfort de la contrainte en elle-même.

C'est de l'ordre d’une expérience intime. Le mot n'a pas de sens. Ces réalités trouvent leur sens au moment où on les expérimente. Vous avez tous entendu la notion d'acceptation, d'accueil, mais il est très difficile d'accueillir quand on ne traverse pas le refus, c'est-à-dire que si le refus reste, au fond,  entier, on est dans une posture superficielle d'accueil et d'acceptation qui est finalement une sorte de concept, d'idée que si on acceptait, ça irait mieux.

Depuis 20 ans, je parle à des personnes qui sont dans des démarches et le plus souvent, je perçois leur effort sincère d'accueil, mais très peu d’entre elles ont vécu ce que pouvait être l'accueil, parce que c'est le refus qui fait semblant de dire oui, cela ne marche donc pas très bien. C'est ce que j'appelle la spiritualité mentale. Quand on est dans une démarche, on fait un effort sincère, mais avec la tête. Je parle de préparation de l'âme pour faire résonner quelque chose plus profondément, comme le souvenir d'un pacte, en quelque sorte. Je dis oui à l'incarnation. Mais dans l'expérience au quotidien, minute après minute, quelque chose dit non. Ce tiraillement fait aussi partie du jeu et selon la façon dont il est vécu, on est dans une guerre perpétuelle ou dans la découverte de l'expérience terrestre, qui peut, entre autre, produire le sentiment de l'humilité.

Une expérience spirituelle par excellence

C'est un chemin de découverte, chaque matin, chaque instant : sur quelle partie de ce chemin je suis et quelle découverte je fais ? S’engager, ce serait se souvenir de cette préparation. Je ne préconise pas spécialement de faire l'effort peu naturel de s’en souvenir mentalement à chaque minute. On se souvient quand on se souvient, mais globalement, nous sommes ici pour vivre ce que nous vivons – il n’existe pas de façon plus simple de le dire –, y compris le refus. Expérimenter le refus, c’est expérimenter ce qui est là aussi.

C’est donc un engagement de cœur, plus qu’un engagement mental, une reconnaissance intime que l'on perd parfois, parce que c'est plus difficile qu’à d’autres moments. Il y a une mémoire intime de ce chemin de préparation. Nous sommes préparés pour quelque chose. Il y a un mystère, c'est-à-dire que tout n’est pas explicite, tout n'est pas visible dans l'instant, mais ce n'est pas parce que c'est invisible que ça n'existe pas et c'est là où une expérience intime peut se produire. Une rencontre qui se fait intérieurement, au niveau de l'âme, un moment où est réellement vécu l’accord avec ce qui nous est donné. Lorsque cela est vraiment vécu, ce n'est pas tout à fait la même chose que faire l'effort mental d'accepter quelque chose.

C’est le fait de vivre cet accord réellement qui produit l’expérience spirituelle par excellence. C'est alors qu’on répond intimement à la question : « Qu’est-ce que je suis ? ». On n'y répond pas avec la tête, on ressent que l’on vit le chemin de découverte. On sait à ce moment-là que quelque chose est vécu qui correspond au programme, qu’on n’est plus à côté, qu’on est moins en guerre et plus dans la réconciliation. Il y a même une forme de douceur qui peut apparaître dans une situation dure. Je ne dis pas qu'il faut forcément vivre la douceur dans la dureté, parfois ce n'est pas le cas, mais il y a une forme de douceur qui naît de cet accord dans le corps.

Si vous dites non de toutes vos forces à une situation, même après plusieurs jours, plusieurs mois ou plusieurs années  – car cette prise de conscience ne vient pas forcément dans l'instant – et qu’une bascule intérieure se produit, parce que la pensée que cette situation n’est pas normale, pas juste, qu’on aurait pu l'éviter, qu’elle est une erreur, se désagrège et laisse la place à un accord, vous vivez à ce moment-là quelque chose comme un eurêka. Cela ne change pas grand chose à la nature de la situation, elle peut rester inconfortable. C'est un point important, il ne s’agit pas là d'essayer de transmuter les situations pour en faire quelque chose de plus agréable. Le critère n'est pas le fait que ce soit agréable ou pas, c’est de ressentir un accord qui n’est pas qu’un accord émotionnel ou mental. C’est pourquoi je parle de l'âme, un accord profond avec une situation, non pas parce qu'elle est agréable, mais parce qu'elle est ce qu'elle est et qu'elle fait partie d'un programme personnalisé, en quelque sorte. Aussi inconfortable soit-elle, elle est ce qui m'est offert à ce moment-là.

Ceci n'est pas une semi-vérité. La semi-vérité serait de se dire dans sa tête : « j'accepte », par exemple. Ce n'est pas faux car l'acceptation est une belle valeur, mais c'est une semi-vérité, parce qu’elle n'est pas vécue. Ce n'est pas une expérience incarnée.  

Le chemin de découverte est fait de toute la palette

Vivre n'est pas neutre, l'expérience de l'incarnation est tout sauf neutre, elle est tout sauf quelque chose qu'on observe. On est dedans, ça peut être déchirant, par moments, même l’expérience de l'amour est parfois un déchirement. C'est quelque chose qui travaille toutes les strates et qui est loin d'être neutre. On a tendance à vouloir privilégier des situations plus zen parce que ce n'est pas facile d'éprouver l'initiation tous les jours. C’est pour ça que le zen nous a bien plu, à nous occidentaux. Au XXe siècle, dans toutes les ramifications de propositions, une tendance est d'essayer de privilégier le confort. C'est arrivé avec le XXe siècle et ça s'est bien installé dans les démarches : essayer de vivre une spiritualité, une vie confortable. Nous ne sommes pas là sur une vérité facile à entendre, mais il est certain que le confort, l'extase, la joie ne sont pas des critères absolus nous indiquant que nous sommes en accord avec le chemin de découverte, avec la préparation de notre âme.

Le chemin de découverte est fait de toute la palette et aucun aspect n’est moins une initiation que d'autres. Ce n'est pas parce qu'on se sent zen un jour qu'on est plus accompli que le jour où on était déchiré par une épreuve, qui sont deux moments particuliers de l'existence. Je ne dis pas qu'être déchiré est un aboutissement, un but en soi, je dis que c'est une expérience de l'incarnation et qu’elle a autant de valeur que le moment zen.

La préparation de l'âme est une rencontre, j'insiste encore sur cet aspect-là. L'expérience terrestre, c’est contrainte et limitation. Il y a parfois des moments plus doux voire des extases, mais dans la contrainte et la limitation, les évidences de la vie quotidienne nous ramènent plus à l'humilité qu'à des états extraordinaires.

Il n’existe pas d’extase permanente

L’extase est un état de bien-être extrême, un sentiment d'expansion, au-delà des contraintes et des limitations du corps. L’extase n'a pas plus de signification qu'autre chose. Il y a juste ce que l'on vit. Le problème est de vouloir privilégier une chose plutôt qu’une autre. On pourrait privilégier la souffrance aussi, ça a existé, mais privilégier l'extase était plus à la mode au XXe siècle. Dans les pratiques méditatives, tout le monde a entendu parler de termes utilisés pour définir l’extase des états de conscience supérieurs. C'était un objectif et aussi une illusion. Laisser entendre que quelqu'un, dans l'incarnation, peut vivre une extase permanente est une illusion. Certains vous diront le contraire, mais je fais cette autre affirmation. Il n'existe pas d'extase permanente. Il existe des fluctuations permanentes. Ma relation avec les êtres humains m'a démontré que personne ne vit d'extase permanente, même ceux qui disent le contraire. C’est en opposition avec l'histoire de l'existence terrestre incarnée, c'est-à-dire que nous ne sommes pas là pour vivre un état particulier, le figer et le maintenir pendant toute une existence. Cela ne veut pas dire qu'on ne peut pas vivre des moments de grâce prolongés, mais en faire un objectif est un excès parmi d'autres, une fascination parmi d'autres. J’ai moi-même pratiqué, à une époque, des méditations jusqu'à 16 heures par jour pour atteindre l'extase. Il se trouve que j'ai effectivement vécu des moments d’extase pendant ces méditations. Je ne dis donc pas que ça n'existe pas, mais je n'ai jamais pu les stabiliser et j'ai constaté que toutes les personnes qui essayaient de le faire autour de moi n’y sont pas parvenues non plus. Mais j'ai surtout ressenti que le fait d'avoir cette attente insistante était une erreur. Je m’égarais. J'essayais de quitter le monde, j'avais pourtant 22 ans à l'époque, c'est précoce, et avec l’idée d’une forme de saturation par rapport à l'expérience de l'incarnation. La méditation, très rapidement pour moi, a provoqué cet état qui n'est pas ordinaire, qu’on appelait le samadhi. Je connais cet état, il est accessible, mais le privilégier, essayer de le maintenir, est une fuite de notre programme.

Un programme parallèle au programme personnel

Nous vivons tous une forme  de refus. Je vous invite à identifier les formes du refus dans diverses circonstances. C'est parfois très subtil. Certaines questions que vous posez peuvent elles aussi traduire à votre insu un refus qui vous est propre. Lorsque vous me dites, après m’avoir écouté « Oui, mais, on a tout de même bien le droit au bien-être ? » ou quelque chose de la sorte, vous ne parlez pas forcément du bien-être mais de votre résistance à ce que j’expose sur la préparation de l’âme, de votre peur de perdre quelque chose.

L'expérience terrestre, l'incarnation, est faite de fluctuations, il n'existe pas d'absolu. Nous avons une nostalgie de l'absolu, mais l'expérience du monde est le changement permanent.

Nous avons nos projets personnels, une famille, une profession, cela prend beaucoup de place et nous finissons par croire que c’est cela, le programme. L'initiation, c'est quand la vie vient nous rencontrer au milieu de ce programme personnel et nous révèle qu'il en existe un autre, en parallèle. Ce programme parallèle se rappelle à nous et, au départ, nous ne sommes pas d'accord, parce que cela fait un peu interférence avec le plan personnel. C'est aussi cela, l'initiation. La finalité de l'existence, ce n'est pas seulement ce que nous y faisons, c’est aussi comment nous y sommes.

Bonne continuation dans le chemin de découverte.



   

© Thierry Vissac, Textes, photos et dessins sur toutes les pages du site .