Le poisson dans le bocal

 

Un poisson rouge vit dans un bocal au fond de l'océan.


Il y est depuis si longtemps qu'il est très habitué à son bocal, il en connaît les limites, les contours, il sait que l'eau dont il a besoin est contenue à l'intérieur. En dehors du bocal, il ne sait pas. Il y pense parfois, et oublie bien vite. Un jour, il apprend que le bocal va inévitablement se briser et qu'il devra abandonner cette existence délimitée par le périmètre du bocal. On lui dit que cela s'appelle "mourir".

Son destin, après la fin du bocal, lui est tout à fait inconnu. Il a très peur.


Y a-t-il de l'eau dans l'océan hors de son bocal ? Il craint bien que non. Va t-il survivre à la destruction du bocal ? Il est persuadé que non. Et surtout, il est très attaché à ses mouvements dans le bocal, à la vue qu'il a depuis le bocal et qu'il n'échangerait pour rien au monde contre autre chose, contre un inconnu, malgré les souffrances que lui cause souvent l'enfermement dans le bocal.

Il n'existe dans sa mémoire rien de comparable à l'univers de son bocal. Il ne veut rien d'autre.

Quand le bocal vient à se briser, le poisson est rendu à l'océan, il réalise que l'eau est présente hors du bocal, que l'espace y est infini et que son attachement au bocal ne venait que de l'oubli de la nature de l'océan dont il provient, à l'origine.


Quand le bocal se brise, rien ne se passe. L'eau retourne à l'eau, l'univers réduit du poisson rouge subit une expansion soudaine. Il est libre.


Nous sommes le poisson rouge dans le bocal. Mais nous appartenons à l'océan.


Tout va bien.


Thierry

 

Une autre histoire de poisson, d'appâts et de milieu naturel est née d'un dialogue lors d'une rencontre :

 

Le poisson vit dans l’eau, son élément naturel.

Parfois, un hameçon y apparaît. Il mord à l’hameçon, voulant goûter à l’appât qui le tente. Il sait qu’avec le plaisir de goûter à cet appât viendra la douleur qui le sortira finalement de l’eau, son élément naturel.

C’est la manière rude d’apprendre à se souvenir qu’il est déjà dans l’eau et qu’il n’y a rien à chercher ailleurs, que son élément naturel est l’endroit où il se trouve.

Nous pouvons justifier nos multiples quêtes par le fait qu’elles apportent une satisfaction immédiate (mordre l’appât) mais nous ne pouvons ignorer qu’avec elles vient immanquablement la douleur (mordre l’hameçon) et l’exil qui lui succède (être tiré hors de l’eau, l’élément naturel auquel il n’est pas nécessaire d’ajouter quoi que ce soit).

Quand nous justifions notre quête d’intensité, de jouissances, d’aventures, de voyages, nous parlons de notre « bon droit » à vivre le plaisir, mais nous voulons oublier que la douleur l’accompagne et nous nous révoltons quand elle apparaît, prêts, cependant, à mordre à un nouvel hameçon. Nous nous aveuglons jusqu’au jour où nous quittons notre milieu naturel, à force de nourrir la quête des appâts qui donnent une intensité à la vie dans l’eau.

La vie dans l’eau se suffit à elle-même, c’est une paix à laquelle le poisson regrette de ne plus goûter lorsque il est finalement exilé de son milieu naturel.

 

Thierry (2004)

    

 

 

 

© Thierry Vissac 2001-2010