Rationalisme sans âme et capacité d'émerveillement

                 

 

Notre civilisation occidentale se développe à partir d’un rationalisme de plus en plus arrogant et réducteur. Sous prétexte que quelques folies et superstitions sont apparues au sein des religions et des nouvelles écoles spirituelles, il faudrait jeter le bébé avec l’eau du bain.

 

Je crois, au contraire, que nous devons affirmer la nécessité de ne pas étouffer « la foi du charbonnier », l’imaginaire et l’innocence. Le monde y perdrait beaucoup, peut-être tout.

 

Les risques de l’imagination sont moindre comparés à ceux de ce rationalisme sans âme, d’une grande violence dans son expression, et qui fait comme un étau autour du cœur, même chez ses adeptes. Il y a certainement une grande blessure à l’origine de ce courant qui tente de maîtriser la pensée lorsqu’elle fait mine de s’éloigner des sillons de la science, des statistiques et du néant.

 

Qui pourrait souhaiter se vautrer dans l’austérité glacée de ce système de pensée à moins de chercher à placer des théories et des mots sur une fureur personnelle, un cri déchirant qui veut se donner une apparence convenable ? Je crois que si nous pouvions descendre dans les oubliettes de l’âme du rationaliste militant, loin derrière son sourire cynique, nous trouverions un déchirement innommable qu’il tente de contrôler comme il le peut.

Nous avons, à l'origine, affaire à une blessure qui ne peut qu’éveiller notre compassion. Mais ceux qui en souffrent se refusent à la regarder ainsi et c’est malheureusement leur colère qui cherche à régenter le monde aujourd’hui.

 

L’Intelligence de la vie est semblable à une image dont on ne voit pas tout de suite ce qu’elle représente mais qui se révèle à notre conscience quand nous avons compris son sens, l'ordre de ses lignes, dont l'assemblage représente soudain quelque chose. L’évidence jaillit alors, c’est comme un Euréka. Le sens était là depuis le début mais il ne nous apparaît que lorsque nous lui accordons notre attention. Bien souvent, pourtant, notre éducation et les stimuli du monde moderne nous incitent à recadrer nos excursions hors de la pensée rationnelle, et cela d’autant plus que nous sommes vite soupçonnés d’être « bon pour l’asile » ou « membre d’une secte » quand nous avons émis une hypothèse plus sauvage, moins aride que celle que professent les autorités laïques et leur messe de 20h.

 

Il faut une bonne dose de courage pour préserver en soi, et dans le dialogue avec les autres, un espace d’innocence, une disponibilité au mystère, une ouverture à l’inconnu que l’on ne cherche pas forcément à analyser, comme lorsqu’on préfère voir dans un coucher de soleil, une œuvre de l’Intelligence plutôt qu’un ensemble de paramètres que la physique parvient à défaire de toute poésie par la précision de son explication. Et pourquoi n’y aurait-il qu’une fuite dans cette perception ? En quoi la physique moderne serait-elle parvenue à éclairer l’univers par son équarrissage forcené de la vie ? On peut toujours, en effet, analyser les séquences de l’amour et chaque partie trouvera alors son explication intellectuelle, mais la vérité de ce qu'est l'amour ne se révèle-t-elle pas surtout dans l'unité de ces éléments ?

 

Nous sommes, tous ensemble, participants à une dérive quand nous fuyons la qualité divine de la vie, que la pensée ne peut, au mieux, qu’évoquer et, au pire, disséquer si maladroitement qu’elle finit par la tuer. 

N’hésitons pas à préserver en nous cette petite flamme enfantine et en même temps très sage qui nous fait poser sur le monde un regard qui permet encore l’émerveillement et dont la douceur est bonne pour notre propre cœur et pour le monde lui-même.  

 

Thierry

 

 

 

 

© Thierry Vissac 2001-2010