L'espoir et la résistance à la transformation

Il est frappant de constater à quel point les gens demandent explicitement un changement dans leur vie tout en montrant qu'ils ne veulent pas changer... Ils demandent une transformation radicale mais qui leur autoriserait l’économie d’une remise en question personnelle. Ainsi, ils tournent en rond parce qu’aucune transformation ne se produit sans révolution intérieure (autant sur leurs illusions en rapport avec l'idée de transformation elle-même que sur ce qui peut réellement se transformer).

 

Ce n'est, de leur part, pas faute d'avoir déjà entendu cette vérité, et plus d’une fois. Mais il leur reste un espoir tenace qu’il existe quelque part quelqu’un, ou un « truc », qui les sauvera d’eux-mêmes sans que cela leur coûte le cheminement de la remise en question.

 

Ils butinent et rassemblent, de stages en stages, des informations et des exercices qu’ils enchaînent et pratiquent mal, de manière enchevêtrée, sans réaliser que ce fatras de croyances mal digérées et de pratiques complaisantes finit par alourdir encore leur dilemme. Ils hochent la tête en signe d’approbation à toutes les explications, même les plus contradictoires, mais dans leur esprit, tendu vers l’annonce d’un miracle, ils attendent le déclic d’un salut qui leur viendrait « de l’extérieur », d’une libération qui leur permettrait de ne pas prendre la responsabilité de leurs mécanismes d’emprisonnement.

 

L’exemple de la quête affective, qui revient souvent dans mes conversations avec ces personnes, est édifiant à cet égard. Quel que soit le thème d’une conférence ou d’un atelier, la souffrance principale de l’être humain occidental est liée à la « relation de couple ». Même s’il s’en cache par honte ou pour donner l’impression d’être à la hauteur de l’exigence spirituelle, la plupart d’entre eux veut surtout que l’on répare la « relation à l’autre », comme on répare une voiture, d’un coup de clé, mais sans toucher le conducteur. Quand je suggère, sur la pointe des pieds au vu de leur identification, qu’ils vont devoir éclairer leurs attentes et les lâcher s’ils veulent une transformation dans ce domaine, je vois le hochement timide des têtes (ils comprennent le principe, la vérité de cet acte de conscience les frappe à un niveau), mais une certaine crispation sur le visage indique tout autant que le désir est ailleurs (« mon compagnon ou ma compagne ne me comprend pas, comment faire pour qu’il/elle me comprenne ? Comment le/la changer lui/elle ? »). Quand j’amène le regard une étape plus loin, en suggérant alors que le « besoin de l’autre » est excessif et qu’il est nécessaire d’explorer sa propre autonomie, j’entre dans le champ de l’inacceptable (même si le hochement de tête continue dans l’ensemble).

 

Cette réaction n’est pas dépendante d’une culture, d’une intelligence ou d’un manque de sincérité, par exemple, mais d’un conditionnement collectif qui affecte les aspirations les plus profondes de l’humain en les noyant dans un consumérisme spirituel fondé sur la quête de mirages. Un participant qui pense qu’il a le choix (d’un autre stage, d’une proposition plus complaisante) ne prendra pas vraiment le risque de ce regard conscient sur les errements de son humanité.

 

Je connais la portée et le sens de ma proposition à tous ces chercheurs désespérés. J’en connais l’impact profond chez ceux qui s’y sont engagés. Et s’ils pouvaient le comprendre moins superficiellement, une révolution serait en marche, non seulement chez eux, pris individuellement, mais également dans ce système collectif de papillonnage permanent. Une « percée » serait possible dans la chape pesante des habitudes et les choses seraient alors plus faciles pour tous.

 

Le regard conscient appelle un engagement sérieux et joyeux à la fois. Il ne peut pas se combiner avec le fantasme. On ne peut pas à la fois nager à contre-courant de la rivière et se laisser porter par elle.

 

Tout le monde veut que « ça change », mais très peu sont prêts à accepter les causes et les conséquences du changement. La folie du monde est alimentée par cette fuite. Je regarde dans les yeux de ceux qui viennent m’écouter et je vois souvent le même paysage désolé du désespoir de la quête personnelle… et du besoin irrépressible de la poursuivre de la même manière. Je peux faire une proposition mais je ne peux pas l’adopter à la place de ceux qui m’écoutent. Ce qui fait que lorsque j’ai rencontré 1000 personnes, je sais qu’il y en a une dizaine qui ont vraiment entendu ce qui leur était dit, et qu’une d’entre elle, seulement, explorera ce chemin.

 

C’est ainsi. Je reconnais que la situation est ce qu’elle est, que la « planète des âmes blessées » n’est pas encore prête pour la révolution de l’âme, mais avant qu’un réveil ne se produise, aucune transformation véritable ne s’effectuera, ni individuellement, ni collectivement. Je dois continuer à offrir ma proposition même si elle est noyée dans les marais de la quête. Mais rien ne m’empêche d’écrire aussi ces quelques phrases qui, présentant les choses sous un angle différent, pourront peut-être participer à une prise de conscience d'une personne prête à les recevoir.

Thierry

  

 

 

 

 

© Thierry Vissac 2001-2010