ISTENQS

Ici Se Termine Enfin

Notre Quête Spirituelle

 

 

 

 

La Vie commence

 

là où finit le rêve

 

 

Témoignage de Varenya/Christiane

(publié dans « Pièges et illusions de la démarche spirituelle »)

 

 

 

J'étais une des disciples occidentales les plus proches d'Amma (Mata Amritananda Mayi). J'ai rapidement fait partie des « anciennes », qui formaient une sorte de « groupe de confiance » autour d’elle. 

 

Ma Anandamayi (une sainte bengalie) disait : « Je suis ce que vous voyez en moi ».

 

Presque tout le monde pourrait dire la même chose. Pourtant, certaines personnes semblent se prêter mieux que d’autres aux projections, peut-être grâce à la clarté du miroir. Et parfois, comme en transparence, nous croyons entrevoir le meilleur de nous-même.

 

Vivre avec Amma permet toutes les projections. Les plus belles émotions comme les plus bas instincts trouvent auprès d’elle matière à s’exprimer, prendre corps dans une relation qui n’est que celle que l’on projette.

 

Ainsi ai-je pu, pendant neuf ans, vivre mon rêve.

 

J’ai donné à Amma « mon corps et mon âme », comme on dit, et pendant des années je l’ai servie avec ce que je pensais être de l’amour. Je dansais parfois dans la cour de l’ashram, et j’ai été enviée, jalousée, détestée pour cette exclusivité qui me protégeait de tout. Je ne pensais pas aux autres et ne nouais pas de relation autour de moi, j’étais seule au monde et amoureuse. Elle me laissait une grande liberté dans le contexte de cet Ashram indien, sachant peut-être combien l’enfermement m’était insupportable. J’étais prête à faire n’importe quelle besogne si la demande en venait d’elle ; je voulais tellement lui plaire. Tous voyaient entre elle et moi cette « relation » que je voulais exclusive, et qui l’était comme l’est la relation de chacun avec Amma.

La pensée occupée d’elle, à répéter son nom pendant des jours, des nuits, levée à 4h pour chanter les noms de la Mère Divine - mais surtout pour lui être agréable -, portée par son regard omniprésent même quand elle était loin, partout, cette image de l’amour incarné qui réveille au fond de l’être le sentiment d’être arrivée là où l’âme a toujours voulu aller. 

 

Aller quelque part… Être « quelqu’un » aux yeux d’un autre… M’élever par mon intelligence enfin reconnue au-dessus de la masse des « autres ». Être aimée…

 

Elle a toujours accueilli les projections, réveillant l’espoir et la foi. Elle a été un aimant puissant me tirant hors de cette mort qu’était ma vie avant de la connaître et les premières années passées près d’elle ressemblent à un voyage imaginaire dans un monde d’amour et de blancheur. Je courais derrière elle, première aux rendez-vous, poussant tout le monde pour être la plus proche, indien, occidental, homme, femme, enfant, la volonté tout entière tendue vers ce seul désir d’être près d’elle. Et elle me laissait venir, favorisant tout ce qui pouvait permettre ce rapprochement.

 

Mais pourquoi toujours cette souffrance au fond du cœur ?

 

Je voulais de toutes mes forces échapper à ma vie que je détestais parce qu’elle ne ressemblait en rien à la liberté légère, insouciante et joyeuse dont j’avais la nostalgie. Mais je ne savais pas alors que j'étais à la fois le problème et sa solution.

 

En Amma, j’ai vu la lumière éblouissante et l’amour inconditionnel du Christ et l’ai adorée jusqu’à souhaiter mourir en lui baisant les pieds. Etre elle… Quelqu’un d’autre que ce moi détestable... Tout faire pour ne pas rencontrer ce vide effrayant qui m’attendait, béant, dès que retombait le rideau du darshan et que je me retrouvais seule, à nouveau. Je ne voulais plus dormir et trouvais toujours un travail à faire pour échapper à ce moment de solitude avant de m'endormir. Il fallait attendre de tomber de fatigue.

 

Je n’avais pas une conscience claire de cette mascarade et croyais sincèrement qu’à force de concentrer mon attention sur Amma, arriverait le jour où elle me sauverait de moi-même. Le temps a passé, et je voyais s’éloigner toujours davantage l’horizon de ce jour idéal qui me fuyait autant que je me fuyais moi-même. Malgré tous mes efforts, je ne parvenais pas à être « elle », ni même à lui ressembler. Peu à peu, la projection sur la personne d’Amma a cessé d’opérer son miracle et les désagréments de la vie au coeur d'une multitude grouillante, omniprésente, elle aussi, ont pris du relief dans la surface des jours. Inexorablement, la nostalgie a repris sa place à mesure que s’enfuyait le rêve.

 

Je me suis lassée de courir, et je voyais que toutes ces années près d’Amma laissaient intacte ma profonde blessure affective, ce « trou noir » d'où aucun amour de moi ne semblait pouvoir naître. La souffrance de la solitude et l’attente de la guérison étaient toujours là ; je n’avais pas trouvé dans l’exotisme dépaysant de l’Inde la plénitude de ses saints. Et malgré la lumière de cet être hors du commun qu’on appelle « Amma », malgré son rayonnement et son inlassable compassion pour toute âme incarnée, mon cœur pleurait toujours.

 

Dans cet ashram où je croyais rester jusqu’à la mort, je n’imaginais pas que me vienne un jour le désir de retourner en France, tant je pensais connaître l’ultime de ce que peut offrir la vie humaine. Si j’avais conscience de mon désarroi, je commençais à douter qu’un autre pourrait m’en guérir et m’étais résignée à accepter la souffrance et « faire avec » en attendant la fin.

 

Mais mon cœur cherchait toujours l’amour.

 

Je suis revenue en France conduite par ce fil : rencontrer le groupe de travail auquel participe Thierry Vissac dont le seul nom éveillait à nouveau ce mélange d’espérance et de peur si familier depuis l’enfance, quand le plus intime du cœur vient à la surface et « tend l’oreille » pour entendre le murmure de l’éternel.

 

Il n’y avait là plus de foule bariolée et de longue file d’attente, plus de musique ni de chant, plus rien du folklore et du bruit familier des temples. C’est cela qui m’a attirée, ce « contraire » de tout ce que j’avais connu et compris comme étant « spirituel ». Il n’y avait plus de théories, d’idées, de visions surnaturelles, d’enseignements ni de recettes ésotériques, plus de mantras ni de prières, plus de chapelets ni de formules incandescentes, moins d’encens et presque plus de fleurs… Plus de miracles ni de guérisons stupéfiantes, plus de naissances inattendues ni de mariages en série, plus de vœux prononcés, d’engagements solennels et de robes de safran, disparus les livres de prières et la poussière des sagesses antiques, les graines de lumière enfouies dans des langues indéchiffrables.

 

Une tranquillité déroutante. Si familière, pourtant…

 

J’ai d’abord projeté sur ce groupe de travail les mêmes films que ceux projetés sur Amma parce que c’est tout ce que mon ego savait faire : projeter les images d’un monde fantasmagorique, au-dedans comme au-dehors, et me nourrir inlassablement l’esprit de cet imaginaire en vase clos, qui comporte en lui-même tout ce dont l’ego a besoin pour garder les rênes de son pouvoir et maintenir l’être dans une prison.

 

J’ai d’abord projeté sur les membres de ce groupe la même soif d’être aimée, reconnue, admirée, le même besoin d’exercer un pouvoir sur les circonstances et les personnes qui m’entourent, le même insatiable désir de m’approprier la beauté spirituelle que je projetais sur les autres et refusais de voir en moi.

 

Mais le regard offert par Thierry Vissac n’a qu’un but et ne dévie jamais : révéler la vraie nature de l’être. L’invitation à regarder les projections pour ce qu’elles sont est donc sans concession et sans nuances.

 

Je suis venue ici gonflée d’orgueil spirituel, enfant d’Amma revenue de ses sommets himalayens, illuminée d’une lumière dont je me croyais l’origine. Sous le brillant vernis, grouillaient toujours les mêmes peurs, le même désespoir. Je ne m’aimais pas. Mais la grande sainte que je me croyais devenue, à l’image de celle à qui j’avais tant voulu ressembler, refusait catégoriquement de le voir. C’était trop humiliant d’avoir vécu tout ça pour rien, pour se retrouver comme à la case départ devant le constat affligeant d’une peine inguérissable.

 

Six ans déjà et peu à peu l’érosion gagne. Six ans à déconstruire ce que la peur originelle a construit de barricades entre moi et les autres, tapie au fond d’un trou noir où il a fallu une incroyable patience pour venir me chercher, en frères, en sœurs, en amis, sans jamais rien demander de plus que ce qui était possible, rien exiger, rien imposer. Seul ce regard qui ne dévie pas de l’essentiel : rencontrer en soi-même l’espace et l’amour que l’on cherche partout ailleurs.

 

Les projections ne prennent pas fin comme par miracle et il a fallu le regard acéré de chacun pour que les rats sortent des caves où je les avais dissimulés. Un lent labeur, à creuser dans la boue sombre cachée derrière le vernis lumineux, rendu possible uniquement par l’intransigeance de ce regard de la conscience. Pure conscience, impersonnelle, désintéressée, implacable contre le mensonge.

 

Peu à peu, par cette exploration et avec le courage que me donne leur présence, l’espace vierge dans le cœur devient accessible. Je ne cherche plus le cœur d’un autre mais découvre le mien, je souhaite moins ressembler à quelqu’un d’autre et suis en voie d’accueillir ce que je suis.

 

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