Les Sri et les larmes du chercheur

Extrait du livre "Pièges et illusions de la démarche spirituelle" de Thierry Vissac

J'ai lu une certitude muette dans les yeux de centaines de personnes. Il y a bien toujours comme une petite pépite en arrière-plan, une braise d’espoir qui dit : « J’aimerais croire cela, j’aime bien ce que tu me dis », mais l’éclat qui domine avant tout est celui de la conviction profonde du néant en soi. De quoi s'agit-il ?

 

 

   

Un nouvel avatar nous arrive de l’Inde mythique. Dernier né de l’immigration spirituelle, Sri T. vient apporter le salut que seule l’Inde semble capable d’offrir.

 

Son assistante le présente ainsi :

 

"Il est impossible de résister à son rayonnement. A peine s’est-il installé sur le fauteuil pour commencer son enseignement que l’on ressent en soi l’envie de se jeter à ses pieds et de rester là pour toujours, charmé par son visage, le son de sa voix, ses mouvements parfaits (…) dès qu’on l’aperçoit, on a envie de pleurer… Tous les murs, les barrières que l’on s’est construits pour se défendre, pour cacher sa peur, sa vulnérabilité, tombent inexorablement, parce que l’on comprend immédiatement que devant Lui, il n’est nul besoin de masques."

 

Une somptueuse déclaration d’amour ! Mais quel rapport avec la spiritualité ?

 

J'ai connu une personne en quête d'extraordinaire qui m'a rencontré par mégarde et a décliné l’invitation que je lui faisais à considérer sérieusement, en elle-même, la cause des barrières, des murs, de la peur et des masques et qui se dit maintenant « disciple » de Sri T. Cette personne, comme des milliers d’autres, ne cherche pas réellement à voir tomber les barrières en elle, elle cherche à vivre le sentiment de « vénération » et l’espoir indicible qui vient avec. Pour celui ou celle qui refuse la condition humaine, ordinaire dans son apparence, il n’y a pas d’autre but que de trouver « un autre » qui lui fournira l’amour, un « au-delà » plus reluisant que l’existence qu’il ou elle se crée au quotidien. Il ne s’agit de rien d’autre que d’un transfert affectif. Encore un, avec un visage différent. La déclaration d’amour de l’adepte de Sri T. signifie littéralement que sans lui, on va reprendre les masques et que partout ailleurs, on se sent moins bien qu’à ses pieds. Quel accomplissement ! Quelle liberté !

 

La quête affective se poursuit ainsi dans une recherche incessante de modèles et de figures paternelles, de « dieux incarnés » et d'amants cosmiques 1 et l’impossibilité simultanée de revenir à ce qui doit être découvert en soi pour que notre existence ne demeure pas une course effrénée vers de nouvelles déceptions. Parce qu’il en est ainsi, même si ces âmes en quête s’en défendent le plus souvent : il est plus important pour la plupart d’entre elles de se sentir « en amour » d’un autre (et les « avatars » sont des écrans idéaux pour projeter cette attente) que d’être en amitié avec soi-même, de traverser courageusement les barrières et les peurs en soi.

 

La plupart des chercheurs sont devenus des « assistés spirituels », apparemment incapables de trouver en eux la responsabilité de leur condition et de faire le choix de la maturité qui en découle. Le décalage est alors permanent entre les moments de grâce et le quotidien. On se donne des excuses en "allant chercher des miroirs" tout en refusant ceux que nous présentent la vie quotidienne, plus ordinaires en apparence mais si appropriés à ce que nous sommes.

 

Et si nous n'attendions plus un improbable déclic pour reconnaître dans les "instants communs" de notre vie quotidienne ce que nous cherchons en Inde ou dans des "êtres exceptionnels" ? Si nous consentions à "nous retrouver" plutôt qu'à trouver "quelqu'un qui..."

 

Et si, pour éclairer cette vie médiocre que la plupart s’imposent jour après jour, dans la fuite de « ce qui est », nous envisagions que le « charme » du maître, « le son de sa voix et ses mouvements parfaits » lui appartiennent et qu’il est désormais urgent d’apprendre à retrouver la perfection que nous sommes … même si elle est très différente de la sienne ?  

 

Et si, pour voir grandir ce monde en perdition dans lequel nous vivons, où le mensonge et la violence dominent, nous envisagions d’élargir cet abandon des masques au-delà du dernier avatar et de sa visite annuelle depuis l’Inde ? 

 

Et si, pour que cette existence ne reste pas une course puérile et insensée, nous envisagions de confronter les murs, les barrières, les défenses et la peur de sa propre vulnérabilité, sans chercher à se réfugier aux pieds d’un autre, sans recourir à l’artifice du « disciple » qui s’autorise quelques jours de grâce par an et reproduit inlassablement ses schémas de comportement le reste du temps, sans céder aux sirènes de la quête affective et les désespoirs qui s’ensuivent, sans faire semblant de croire qu’un magicien, plus compétent que les autres cette fois, est enfin venu pour nous donner ce coup de baguette qui nous libérera de la souffrance ?

 

La personne dont je parle un peu plus haut (et qui n’est qu’un représentant de la spiritualité affective) n’est pas très heureuse de cette manière de voir les choses. Elle sait, au fond, que cela vient bousculer ses illusions fondamentales. Elle veut croire, au moins encore un peu, à ce mirage qu’elle voit à l’horizon. Mais cette manière de recevoir l’invitation occulte la promesse qu’elle contient : même s’il y a une exigence certaine dans l’acte salutaire de ne plus nourrir la quête affective exclusivement, il y a une belle surprise à soulever le couvercle du coffre au trésor sur lequel nous sommes assis. Il faut s’attendre à quelques bouleversements dans cet engagement profond mais la recherche qui se tourne « vers l’autre », comme source de notre salut, était de toute façon erronée. Ce n’est donc pas comme s’il y avait un choix à faire, et la perte de nos illusions (parfois déchirante au départ) sera largement compensée par le retour à la merveille d’un instant commun vécu dans l’ouverture, et ainsi de l'instant suivant, et du suivant…

 

Je ne souhaite pas préjuger de l’intention de tous les Sri qui promettent «l’illumination à tous ceux qui viendront dans leur temple», comme celui-ci le dit explicitement, ou de ce qu’ils répondent à ceux qui les présentent comme cette assistante le fait, mais je peux dire que nous vivons un temps d’effondrement, qu’il sera bouleversant pour tous ceux qui ont ancré leur quête dans l’affectif ou le mental, et que nous sommes tous invités à y participer sérieusement et joyeusement, sans attendre… 

 

Thierry

 

On peut également noter que l’ego spirituel aime ce qui brille et que si, de manière générale, il n’aime pas s’incliner devant une autorité, il apprécie de le faire devant ceux à qui il accorde un statut suprême. Ne serait-ce que parce que cela lui confère l’aura de celui qui s’est approché du sommet. Le statut de « disciple », qui impliquait à l’origine une certaine humilité, a fini par être convoité comme une marque de noblesse. Ceci étant vu, à moins de croire que le contact avec une personne que l’on juge exceptionnelle rende ses disciples exceptionnels par contagion, l’absurdité d’une telle relation et de ses fruits se révèle assez rapidement aux esprits honnêtes. Retour au texte

 

 

Autres références parmi les textes de Thierry :

 

Un regard sur une saine relation d'aide : lire "l'ami spirituel"

 

Développement personnel et spiritualité et Pourquoi la fin de la course ?

 

La vie commence là où finit le rêve, témoignage de Christiane ancienne disciple d'Amma 

 

Une âme en paix dans un corps de merde ?

 

La relation à l'autre n'est pas la source de la joie mais l'espace de son expression et Qu'est-ce qu'aimer ?

 

Pièges et Illusions de la démarche spirituelle, le singe sur le sentier du sage

 

Pour approfondir le sens de l'effondrement, voir le DVD "entretien avec Thierry"

 

 

 

 

 

 

 

© Thierry Vissac 2001-2010