ISTENQS
Ici se termine enfin
Notre quête Spirituelle
 

Qui agit ? Qui parle ? Qui pense ?

 

Les neurosciences cognitives et le libre arbitre

 

Thierry Vissac - mai 2012

 

Les neurosciences sont capables d’expliquer le fonctionnement et le rôle de diverses aires du cerveau mais pas de dire « qui décide » dans le cerveau. Autrement dit la science connait la mécanique cérébrale mais est plus confuse sur « qui  l’active ». Les neurosciences cognitives ne croient d’ailleurs pas au libre arbitre mais parlent plutôt de notre impression d’avoir un libre arbitre (une volonté propre, une capacité autonome de décision). Pour la science, le cerveau conditionné est le maître les lieux, un Dieu. 

Les recherches les plus récentes semblent bien démontrer que nous n’aurions en réalité pas de libre arbitre. Mais quelles conclusions en tirer ? Étudions ces expériences de plus près :

En 1980, Benjamin Libet, à San Francisco 1, place plusieurs sujets devant une horloge à une seule aiguille qui fait le tour du cadran en une seconde. Il leur demande d’appuyer sur un bouton à l’instant de leur choix, en mémorisant la position exacte de l’aiguille au moment de la prise de décision. Du point de vue du sujet, il n’y a pas de doute, il peut dire à quel endroit se trouve l’aiguille au moment précis où il décide d’appuyer sur le bouton. Sauf que l’expérimentateur a pris soin de placer des électrodes pour observer l’activité des neurones du cortex moteur et découvre que ces derniers ont commencé à s’activer bien avant (jusqu’à plusieurs secondes 2) le moment que le sujet pense être celui de sa décision. Cela signifie que l’activité cérébrale, généralement considérée comme la conséquence de la décision (le cerveau agit parce que notre volonté lui demande de le faire), en serait la cause (le cerveau s’active dans une direction précise bien avant que nous pensions faire un choix conscient).

Dans l’esprit du scientifique, cela pose la question de « qui décide ? ». Le cerveau ou la volonté personnelle ? Qui est le maître de l’autre ? (mais s’il y a une volonté personnelle qui n’est pas le cerveau, où se trouve-t-elle puisque le scientifique ne localise la volonté que dans le cerveau ?)

L’impression d’être le décideur est partagée par tous, jamais remise en question. Il serait même insupportable pour beaucoup de penser qu’une autre volonté puisse conduire nos actions. Ce serait une « perte de contrôle » inacceptable pour l’être humain contemporain. Pour un neuroscientifique, le cerveau est capable d’anticipation, il travaille avant même que nous soyons conscients de ce qu’il prépare (comme le fait de retirer la main du feu avant de l’avoir décidé consciemment). Ce serait le fruit de millénaires d’expériences humaines.

Joaquim Brasil-Neto, au Brésil dans les années 1990, a fait une expérience 3 dans l’autre sens qui semble bien confirmer l’illusion du libre arbitre. Il a utilisé sur plusieurs sujets volontaires une technique appelée « simulation magnétique transcrânienne (SMT) », autrement dit des impulsions magnétiques envoyées à une région spécifique du cerveau qui commande, dans ce cas, les mouvements de la main. Les sujets avaient pour consigne d’appuyer sur un bouton avec la main droite ou la main gauche chaque fois qu’ils entendaient un « clic ». La seule chose qu’ils avaient à décider était le bouton, droit ou gauche, qu’ils allaient utiliser pour signaler qu’ils avaient bien entendu le clic. Mais leur décision était une illusion, parce que c’est l’expérimentateur qui stimulait la région du cerveau en charge d’une main ou d’une autre, sans que les sujets le sachent. Pourtant, ils ont déclaré avoir choisi eux-mêmes quelle main allait appuyer sur quel bouton. La confirmation était apportée que l’activité cérébrale précède la volonté consciente et que nous nous croyons pourtant les décideurs.

Pour le neuroscientifique face à de tels résultats, cette façon que nous avons de nous considérer comme auteur de l’action serait donc une sorte interprétation erronée.

Le scientifique ne parle évidemment pas d’une volonté supérieure ou transpersonnelle à l’origine de l’action, il suppose plutôt que la mécanique du cerveau, par l’accumulation des acquis et des connaissances (habitudes et automatismes), sait ce qu’il doit faire et que nous ne sommes que ses pantins, en quelque sorte.

Mais tous ne pensent pas ainsi, et l’exemple de la « pensée intérieure » trouble plus d’un observateur. Nous avons tous en permanence « quelqu’un qui parle » en nous, sous forme de commentaires ou de dialogues intérieurs et nous nous attribuons cette pensée, au point même de dire que c’est notre voix qui parle au-dedans. Il se trouve que certains schizophrènes ne voient pas les choses ainsi et considèrent cette activité mentale comme leur étant étrangère, et ne se l’approprient pas. Après tout, c’est une question de point de vue, même si nous avons décidé qu’un certain point de vue était celui d’un malade et l’autre d’un être sain. Or, penser n’est pas la même chose que réagir brusquement et sans réfléchir en retirant sa main du feu, comme résultat d’un acquis ancien.

Qui pense donc à l’intérieur de nous ? Nous affirmons volontiers que c’est notre pensée, débridée, incontrôlée. La plupart du temps, nous nous attribuons une pensée ou une action parce que nous sommes « en accord » avec elle, qu’elle ne nous surprend pas. Pourtant, de la même façon et en y étant tout à fait habitués, nos yeux bougent quatre fois par seconde environ sans que nous leur commandions toujours de le faire et dans des directions imprévisibles.

Il y a un mystère autour de cette question du libre arbitre. Pour le scientifique, sans en être certain, le cerveau est un ordinateur qui décide à notre place sur la base de nos expériences passées et plus il est entrainé, plus il sait ce qu’il doit faire.

Mais cette conclusion n’est pas satisfaisante. Parce que la créativité de nos dialogues intérieurs, l’irruption d’intuitions fulgurantes, de ressources insoupçonnées, de sentiments saisissants, voire de prémonitions ne proviennent pas de nos acquis et, surtout, comment pourrait-on affirmer que cette petite masse de matière grise aurait une capacité aussi élaborée de décision ? Dire « c’est le cerveau qui décide » reviendrait à dire qu’un ordinateur, capable aujourd’hui d'accumuler plus de données que le cerveau humain, saurait faire preuve de la créativité que nous exprimons à chaque instant. Cette interprétation n’est pas convaincante. Même pour la Science.

Nous pourrions donc affirmer, sans nous éloigner de la rigueur scientifique et bien que les termes ne soient pas très conventionnels, qu’une décision dont l'auteur nous est inconnu se manifeste à travers le cerveau, et qu’elle semble souvent se produire avant que nous en soyons conscients, induisant que nous sommes (parfois, tout le temps ?) les passages d’une intelligence vivante (qui n’est pas notre intelligence personnelle) activant des leviers pour la traduire en acte et en parole.

Quand certaines personnes affirment que « ce qui parle en elles » n’appartient pas toujours à leur histoire personnelle, à leurs acquis personnels ou ceux de notre espèce, que certaines de leurs pensées, ressentis et inspirations les dépassent 4, le scientiste aura tendance à ranger cette interprétation dans le tiroir des spéculations irrationnelles ou mystiques. Mais ces expériences en neurosciences ne sont-elles pas en passe de confirmer que l’activité humaine n’est pas qu’une affaire personnelle et mécanique ? Ne nous murmurent-elles pas gentiment que nous sommes plus probablement les émetteurs de l'intelligence de la nature ? Le cerveau que l’on s’évertue à vouloir conserver comme dernier bastion pour défendre la thèse rationnelle que nous sommes une machine, ne pourrait-il pas lui aussi être un instrument plutôt qu’une sorte d’ordinateur supérieur ? Ou, autrement dit, le cerveau n’est-il pas devenu, à leur insu, la divinité des scientifiques, qu’ils tentent de réduire à la masse grise plutôt que de rendre les armes et reconnaître que leurs recherches, dont je cite deux exemples probants, sont en train de pointer vers une réalité troublante mais potentiellement riche de découvertes : Nous sommes sans doute, avant tout, les « passages de l’intelligence de la vie », la même qui préside à l’activité de l’univers et de la nature qui nous entoure, que nous sommes appelés à « accompagner » pour y trouver une détente et une joie que notre libre arbitre illusoire ne nous a jamais fournie.

 

Bibliographie :

Lire « Le cerveau attentif, contrôle, maîtrise et lâcher-prise » de Jean-Philippe Lachaux, éditions Odile Jacob.

Lire le cerveau triunique.


1 Libet B. Unconscious cerebral initiative and the role o conscious will in voluntary action , Behavioral and Brain Sciences. 1985. 8. p. 529-566.

2  Haggard P. Human volition : Towards a neuroscience of will. Nat. Rev. Neurosci., 2008. 9. p.934-946.

3  Brasil-Neto J.P. et col. Focal transcranial magnetic stimulation and response bias in a forced-choice task. J. Neurol. Neurosurg. Psychiatry. 1992. 55. 10. p. 964-966.

4 Comme dans le cas de l’expérience intuitive, du trait de génie ou dans certains courants de spiritualité, du channelling.

  

© Thierry Vissac, Textes, photos et dessins sur toutes les pages du site.